Grains de sel

26 octobre 2021

Lettre à Lydie Salvayre à propos du livre Rêver debout

Alice Bséréni

20211026gds-mots-lettre_a_lydie_salvayreChère Madame,

 Permettez-moi, Madame, de prolonger l’entretien amorcé lors de votre séance dédicace à la Maison de la Poésie ce mardi 12 octobre, il me laisse un goût de trop peu, et, après avoir lu votre livre, j’aimerais en approfondir les termes.

 Je l’ai lu de bout en bout ce livre, et d’une seule traite, ce qui m’est plutôt exceptionnel. C’est peu dire à quel point j’ai été séduite par son style, le procédé, le propos, et combien il résonne et raisonne en moi et aux temps que nous vivons. Je me sens littéralement en état de ravissement (au sens Durassien du terme), captive de son charme. J’ai eu tant de plaisir à en tourner les pages et parcourir en votre compagnie quinze motifs d’écriture qui déclinent quinze invocations à l’auteur, Cervantès, et à ses créatures.

 Laissez-moi vous dire, chère Madame, à quel point j’en ai aimé l’écriture, le raffinement d’une langue châtiée jusqu’à une sorte de préciosité académique – une façon élégante d’honorer l’auteur et son œuvre – l’amour de la belle lettre classique, soudain secouée par des tournures populaires, voire triviales, qui dérangent sans scrupules ce bel ordonnancement, moquent cette esthétique. Une incongruité qui dérange le lecteur, mais vous nous avez habitués à ce genre de facéties. Vous savez si bien rappeler au bien-pensant politique et policé, aux puissants et aux gens de pouvoir, aux doctes du savoir et à ceux de la morale, que le bon peuple, comme les fous, a lui aussi a son mot à dire, qu’il dispose d’une culture et sait user d’une langue fleurie, et qu’il sait dire, comme les enfants, que le roi se promène nu. Ça fait désordre, et cela me réjouit. Comme m’ont réjouie les rondpoints festifs des Gilets jaunes et leurs manifs si sauvagement réprimées (j’en étais) ! Mais je m’égare…

 Un livre d’une brûlante actualité, vous disais-je en préambule de ces trop brefs échanges, qui, à travers son héros et la démarche de l’auteur, revêt l’allure d’un pamphlet à l’endroit de l’époque, se fait témoin à charge de ses excès, ses dérisions, ses déraisons, ses pulsions mensongères, mortifères, ses aptitudes à broyer de l’humain sous couvert d’engendrer du rêve qui s’avère mirage et surtout cauchemar. Je parle ici de la nôtre, d’époque. Je n’ose imaginer les réactions du Quichotte devant les éoliennes qui tiennent lieu dorénavant de moulins à vent et prolifèrent au même rythme que l’on détruit la forêt amazonienne et que se creuse le trou de la couche d’ozone à l’origine de bien des catastrophes climatiques, et donc du sort de la planète. C’est peu dire que cette féroce et brûlante actualité entre furieusement en écho avec les exploits dérisoires de la créature de Cervantès. De même que le cynisme à l’œuvre dans notre monde mercantile place au-dessus de notre humaine condition la toute puissante Santa Hermandad de la finance.

 Dans ce contexte de désespérance, soyez remerciée, chère Madame, d’avoir rappelé le courage et l’obstination d’une femme, votre mère, qui a bravé les périls politiques, géographiques, culturels, les préjugés aussi de l’époque – et toujours de la nôtre – bravant les interdits, les impossibles, les impensables. Vous en parlez si bien dans votre sublime Pas pleurer. J’ai soudain envie de le relire. Je ne manquerai pas de communiquer ces réflexions à mon amie écrivaine Acacia Condes, vieille compagne d’engagements divers, (MLF, Palestine…), qui narre d’une plume magistrale une histoire identique à la vôtre dans son livre Routes, une histoire d’engagements (L’Harmattan, 2008). Elle n’a d’ailleurs pas manqué de rappeler l’importance de l’œuvre de Cervantès et la pertinence de le relire au cours de la pandémie et du confinement. Tant d’exodes et d’exils encore infligés par les guerres et les catastrophes climatiques…

 Dans ces circonstances alarmantes, quelle place est-elle encore laissée au Promontoire du songe que prône Victor Hugo et que vous reprenez si bien en exergue du livre : Tout rêve est une lutte ? Quelle belle formulation, quelle belle « trouvaille d’écriture » comme on dirait dans notre jargon d’ateliers d’écriture ! Peut-on rêver encore ? J’aimerais le croire, l’espérer, malgré les démentis qui s’étalent chaque jour à la une des médias. Il semble que nous soyons particulièrement doués pour jouer aux apprentis sorciers, sans souci des garde-fous qu’il faudrait impérativement observer pour limiter les désastres passés et à venir, éviter le grand effondrement. Il parait qu’il n’est plus temps d’en avoir peur : nous y sommes déjà, dixit Aurélien BARRAU, brillant astrophysicien et poète de renom ! Est-il nécessaire de rappeler dans son sillon les colères de Jean Rouaud déclinées dans L’avenir des simples, (Grasset) publié la veille du premier confinement le 4 mars 2020, ou celles de Fred Vargas, L’humanité en péril, (Flammarion) paruen mai 2019 ? Quel crédit est-il réservé à ces lanceurs d’alertes ? Leurs ouvrages ont été pierres d’angle des ateliers d’écriture que j’ai tenus pendant toute la durée du confinement chaque dimanche en visioconférence : un vrai bonheur et un bel antidote à la détresse ambiante !

 L’écriture comme corde de rappel et arme de résistance…

 Je me surprends à mon tour, chère Madame, à la tentation du lyrisme, ou peut-être d’emphase, mais c’est de votre faute, et celle de l’auteur que vous interpelez avec ces quinze lettres, mettant ainsi le doigt sur les raisons de nos colères, leurs fondements, leur légitimité. Elles sont légion, alimentées par tous les manquements conjugués, délibérés, qui font courir notre monde à sa perte. En toute impunité !

 Souffrez, chère Madame que ces quelques mots vous dérangent dans les tâches littéraires absorbantes qui font le sel de votre vie, et si souvent le bonheur de la nôtre.

 Croyez, chère Madame, en ma profonde reconnaissance et en ma totale sympathie.

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25 octobre 2021

Marché de la poésie

Marie-Françoise Després-Lemarchand

« Oh ! le marché de la poésie !... » Tentation (que Pierre Kobel me pardonne !) : « ça existe encore ?! » Faut dire que… ces années-là, monsieur (années 80… 40 ans presque ?!!!) il avait lieu plutôt à la fin du printemps. Ça doit être bien joli pourtant place Saint-Sulpice à l’automne… envol de feuilles envol de mots… mais bons… souvenirs de temps chaud plutôt, de plaquettes mijotant sous les auvents, de flâneries bruissantes sur la place… Nous y allions les manuscrits sous le bras et le cœur un peu battant. C’était l’époque Cheyne, Rougerie et cie, le papier à gros grains et les typos soignées sublimeraient nos photocop’ approximatives ! On y croisait Max Alhau, affable, longiligne, flegmatique, déambulant parmi ses pairs. En étions-nous ? Un peu frôlant et folâtrant et pas vraiment… Une jolie plaquette blanche, à semi-compte d’auteur, semée au hasard des amis et des greniers de l’Yonne. Sous le soleil, Chambelland (dit « Chambi ») riait amer, picolait dur. Ça sentait le cœur cassé, illico l’élan pour sauver ! « Vous avez lu Ondine ? »… Joyau, blessure. L’histoire finirait mal, forcément.

Il y avait toujours, me semble-t-il, un essaim de poétesses, « grandes femmes tragiques » aux chevelures opulentes et aux gestes alanguis, auprès desquelles, bouille d’enfance et jupette bleu marine, j’avais vraiment l’impression de ne pas peser lourd !

Yves Martin était déjà mort peut-être ? Ou absent ? Passager clandestin. Je ne sais plus si on le lit encore ; j’ai rouvert récemment : éblouie par ses fulgurances, sa profusion d’images, ce déploiement singulier, chaotique parfois, foudroyant souvent… (ah oui ! Chambi peut tempêter : injuste si oublié !)

Voix rauque et silhouette haute, Marguerite (Wellens) ne venait pas au marché. Boulevard Voltaire, son échoppe-librairie foisonnante, enfumée distillait des merveilles. Investiture tacite : noms talismans (Alain Borne, Jean Rousselot, Roger Kowalski…) et plaquettes à foison (un jour de désespoir, j’en ai semé bon nombre sur les rives de la Loire à défaut de m’y jeter !), nous étions adoptées.

Octobre 2021 : le marché de la poésie existe donc encore – au présent ! Merci à Pierre Kobel pour sa jolie balade. Mais à l’approche de la Toussaint, tout de même, ce clin d’œil aux précieux fantômes s’imposait…

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22 octobre 2021

Dessine-moi un Liban!

Catherine Bierling

 Mardi 12 octobre, l’Alliance française a repris sa série de conférences : « je viens de loin et j’écris en français » la consacrant à quatre auteurs de BD ou de romans graphiques, originaires du Liban.

Ces conférences ont agrémenté mon hiver passé, alors que toutes autres manifestations culturelles « en présentiel » étaient impossibles. Cette année, l’offre est à la fois « en présentiel » à Paris et en « distantiel » pour le reste du monde, ce qui fait encore pas mal d’amateurs et de participants.

Des quatre auteurs, je ne connaissais que Zeina Abirached, dont j’avais utilisé le roman graphique le jeu des hirondelles pour un cours sur la BD d’expression française. Ce livre raconte du point de vue d’une petite fille (l’auteure elle-même, sans doute) une nuit de 1984 à Beyrouth, où les parents de l’enfant, gardée par sa grand-mère, se trouvent de l’autre côté de la ligne de démarcation qu’il est très dangereux de tenter de franchir, à cause des tireurs embusqués. Ambiance d’une ville et vie quotidienne des civils pendant une guerre…

Le graphisme aux fortes oppositions noir et blanc est d’une part très simplifié, mais aussi tout en arabesques et motifs ornementaux, et rend très bien l’atmosphère qu’elle cherche à évoquer.

Les trois autres, plus jeunes, ont fait des études de graphisme ou Beaux-Arts à Beyrouth et/ou en France, mais restent fondamentalement attentifs au sort malheureux de leur pays d’origine.

Raphaëlle Macaron évoque la nuit du quatre août 2020 (l’explosion du port de Beyrouth) comme marquant dans sa vie un avant et un après, où plus rien ne sera plus pareil. Créatrice d’affiches pour différents spectacles, elle les mit alors spontanément en vente, afin de récolter des fonds pour les sinistrés de Beyrouth, ce qui réussit au-delà de ses espérances.

Elle remarque que certaines expressions employées en Occident, tel le « nous sommes en guerre » la font sourire ou pleurer lorsqu’elle pense aux pays qui sont véritablement en guerre ou au bord du gouffre, tel le Liban actuel.

Joseph Kai a publié son premier roman graphique L’intranquille en 2021. Lignes délicates et ton introspectif pour décrire la situation plus que précaire de la communauté LGBT au Liban.

Quant à Nadia Nakhlé, auteure, réalisatrice, dessinatrice, d’origine libanaise, mais née en France, elle a aussi consacré un roman graphique à la guerre civile, la fuite et l’exil : Les oiseaux ne se retournent pas. Zaza Bizar, paru à l’automne 2021 traite de l’enfance et de la différence.

Tout cela donne de nouvelles pistes de lecture et prouve combien la diffusion de la langue française à l’étranger contribue à un enrichissement culturel et littéraire.

 

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La prochaine conférence sera dédiée à… Tintin ! Je ne bouderai pas mon plaisir, car Tintin fait partie de mes lectures d’enfance, de maman et de grand-mère. Tintin est immortel !

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21 octobre 2021

Quand les mots vont au marché

Pierre Kobel

20211021gds-mots-pkobel_quand_les_mots_vont_au_marche2Ce mercredi matin, place Saint-Sulpice, des diables chargés de cartons se glissent entre les stands encore vides. Plus loin résonnent des coups de marteau pour accrocher une étagère, un crochet X auquel sera suspendue une gravure. Bientôt les tables se couvrent de livres, de revues et dès l’après-midi commence à se poindre le public qui sera attendu jusqu’à dimanche soir.

Après le long tunnel de la crise sanitaire, les conditions sont suffisantes pour relancer une nouvelle édition du Marché de la Poésie. La poésie, vous savez, cet art bizarre qui consiste à mettre ensemble des mots qui, initialement n’étaient pas faits pour cela (ce n’est pas de moi) ? Cette écriture, encore souvent ignorée, mal comprise, cette écriture qui est faite pour agrandir le monde (ce n’est pas de moi non plus), pour agrandir la vie.

Deux des qualités de la poésie contemporaine sont la multiplicité de ses expressions d’une part et la richesse de ses publications par ailleurs. Chacun peut trouver langue à sa convenance, puiser dans les recueils des échos à sa propre sensibilité. Dans tous les cas, la poésie dit le monde, ses défaillances, ses inquiétudes, mais elle est aussi parole de résistance et d’espoir.

Durant quatre jours, d’éditeur en éditeur, de recueil en recueil, de texte en texte, il s’agit de donner réponse à nos existences et de bâtir un avenir à notre monde tourmenté.


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20 octobre 2021

Beauté de l'Amazonie

Elizabeth LC.

Hier, profitant de la journée exceptionnellement belle (on se serait cru au printemps), je suis allée à la Cité de la Musique de la Villette, plus exactement à la Philharmonie, voir l’exposition de photos de Sebastião Salgado sur l’Amazonie. Un peu in extremis, car cette expo qui a commencé en mai se termine le 31 octobre.

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Il faudrait convoquer tous les superlatifs : magnifique, splendide, superbe… Environ deux cent images en noir et blanc, grand format, résultat de sept ans de voyages du photographe en Amazonie, cette région forestière immense qui occupe la moitié du territoire du Brésil.

Il y aurait sans doute beaucoup à dire sur le plan écologique, mais ce n’est pas ce qui m’occupe ici. Je voudrais juste parler de ce que l’on voit à l’image : la forêt, les fleuves, les montagnes, et le ciel souvent tourmenté de nuages. La terre, quelle terre ? On ne voit pas un pouce carré de terre, tout ce qui n’est pas eau est recouvert d’arbres. Tous ces éléments se combinent pour donner des images d’une beauté rare et qui, souvent, confinent à l’abstraction, masses indistinctes, lignes et courbes, richesse du noir, graphisme hésitant des cours d’eau.

Je n’aurais à redire que sur un aspect. Le manque de place. Des photos sont accrochées au plafond, en plus de celles placées sur les murs. Du coup, devant aucune on n’a la place de prendre un peu de recul, ce qui serait nécessaire devant des images aussi grandes. S’il n’en avait tenu qu’à moi (on peut rêver), j’aurais mis moitié moins de photos (si belles qu’elles soient, sur 200 il y a forcément des répétitions), et je n’aurais pas inclus la section centrale sur les Indiens. Ce n’est pas que je les méprise ou les estime négligeables, loin de là. Ni que ce soit hors sujet, naturellement. C’est juste que les photos de la forêt amazonienne ne comportent aucune figure humaine, aucun être vivant, tout au plus, ici et là, une barque ou un héron. Et cela fait partie de sa beauté surhumaine, qui nous parle d’un monde sur lequel l’humain n’a pas de prise. Même s’il a, malheureusement, le pouvoir de le détruire.

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17 octobre 2021

Les aléas d’un voyage

Mireille Podchlebnik

 Voilà un moment que je n’avais rien écrit pour le blog de l’APA et cela me manquait.

Heureusement l’absence d’écriture a été compensée par le plaisir de lire vos contributions, les récits qui viennent se déposer régulièrement dans ma boite mail et dont le contenu résonne si souvent avec mes intérêts, mes envies, mes manques, mes pensées…

Aujourd’hui, je souhaite partager avec vous les aléas d’un voyage effectué début octobre à Marseille et à , cette ville si chargée émotionnellement par son histoire, les moments que j’y ai vécus et où je reviens quand l’occasion se présente.

Un forum à la rencontre de la poétesse Else Lasker Schüler avait motivé mon déplacement qui devait allier rencontres amicales et découverte d’une autrice jusque là inconnue et dont je n’ai d’ailleurs pu trouver d’elle avant mon départ qu’un seul ouvrage traduit. Un élégant recueil de poésies Quelques feuillets du journal de Zürich (pot-pourri) qui relate en prose dans un style réaliste quelques souvenirs de sa vie de réfugiée en Suisse. Fuyant le nazisme en avril 1933, cette peintre et poétesse originaire de Wuppertal fut entre autres l’amie de Karl Kraus, de Gottfried Benn et du peintre du Blaue Reiter Franz Marc. Après un périple qui la mena dans le Sud de la France, elle retrouva ses compagnons d’exil avant de prendre à Marseille le bateau qui devait la conduire jusqu’à Haïfa.

Je me faisais une joie d’assister au programme culturel riche et varié organisé par la société allemande qui promeut la mémoire de cet écrivain. Mais quelle ne fut pas ma déception et ma surprise en constatant que les conférences étaient en allemand sans la moindre traduction, donc réservées en priorité au public de l’association ce qui, en termes de transmission de l’histoire de ces exilés déjà si peu connue sur notre territoire, se révèle infructueux.

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Mon départ de Sanary fut précipité en raison des conditions météorologiques annonçant une alerte rouge qui devait interrompre tous les transports ferroviaires de la région.

Une amie me conduisit à Marseille où les menaces de tempête alliées aux dépôts de poubelles abandonnées par les éboueurs en grève donnaient une vision apocalyptique de la ville, mais d’où je pus in extremis attraper le dernier train de la journée en partance pour Paris Gare de Lyon.

Ce cumul de mésaventures, s’il me fait maintenant sourire, a fait écho aux deux Printemps des Poètes annulés à Sanary en 2020 et 2021 en raison de la pandémie. Ces annulations avaient réduit à néant tous mes projets et efforts de présentation poétique et musicale et le retour très anxiogène qui avait suivi l’annonce du premier confinement n’avait pas non plus été de tout repos !

 

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16 octobre 2021

Semaine parisienne

Bernard M.

 Nous sommes restés à Paris une bonne semaine après mon tunnel d’activités apaïstes. Bien sûr nous avons pris du temps pour aller voir nos vieux parents et pour nous occuper de nos délicieux petits-enfants. Mais on en a profité aussi pour effectuer quelques sorties culturelles.

On s’est régalé avec l’exposition de la collection Morozoff à la Fondation Vuitton. Il y a vraiment quelques pièces superbes, peu connues ou jamais vues pour qui n’a pas visité les musées russes, notamment plusieurs Cézanne et plusieurs Matisse splendides, quelques beaux Gauguin, un Van Gogh très particulier… Le tout remis dans le contexte de la collection Morozoff et incluant aussi quelques toiles des artistes russes de la même période. Et puis c’est toujours un plaisir de déambuler dans ce magnifique bâtiment, de circuler sur ses terrasses aux vues époustouflantes. Mais toujours un bémol : la foule trop compacte. Malgré la taille des espaces d’exposition, on est souvent gêné, surtout au début. Car, plus qu’une gêne effective pour voir les toiles, c’est surtout psychologique, c’est ce sentiment d’être immergé dans le troupeau plutôt que d’être dans la déambulation paisible et la communion singulière avec les œuvres. Mais on en fait partie de ce troupeau et l’on ne peut s’en plaindre. C’est un effet de l’appel d’air des grandes expositions très médiatisées et de la démocratisation (toute relative) de la culture. Mais il est parfois bien agréable de se retrouver dans des lieux plus confidentiels, musées ou expositions moins fréquentés, l’émotion y est parfois plus forte même si les œuvres présentées sont moins exceptionnelles.

On a pas mal fréquenté les salles obscures aussi. On a vu Le sommet des Dieux, une expédition sur le toit du monde à la recherche de l’appareil photo de celui qui fut, peut-être, le premier conquérant de l’Everest. C’est un film d’animation, mais qui comporte des images de montagne somptueuses et des séquences de grimpe très réussies qui parlent à qui a fait un peu d’alpinisme comme ce fut mon cas. Un joli voyage en tout cas même si j’ai été parfois peu agacé par une musique un peu envahissante et assez pompière. On a vu également Les Intranquilles, une description au scalpel de la vie d’un homme bipolaire au sein de sa famille, malgré les difficultés l’amour entre les êtres qui la composent est manifeste et c’est ce qui rend ce film profondément émouvant.

Enfin j’ai vu, et c’est ce film qui m’a le plus passionné, Chers camarades du vétéran Andreï Konchalovski. C’est une plongée dans l’univers soviétique au début des années 1960 dans une petite ville du Caucase. Il s’appuie sur des faits historiques, une grève des ouvriers de l’usine locale, la répression qui s’en est suivie occasionnant de nombreux morts, la mise sous blocus de la ville pour que l’événement n’en sorte pas, pour qu’il n’ait, en quelque sorte, pas existé. Le film analyse avec finesse la situation, les mécanismes du pouvoir, les réactions individuelles et spécialement celles de la principale protagoniste, une femme cadre de la municipalité, communiste bon teint, un peu déstabilisée par les nouveautés de l’ère kroutchevienne et dont on suit la façon de vivre, les incompréhensions, les contradictions, avivées par son rapport avec sa fille qui se trouve du côté des grévistes et des manifestants. Le film est en noir et blanc, dans un format d’époque, ce qui contribue largement à nous faire entrer dans l’ambiance. C’est un récit très bien mené, humainement émouvant et historiquement très riche.

J’ai retrouvé avec plaisir ma grande maison, son jardin, ma petite ville tranquille avec la campagne à nos portes. N’empêche il nous manque ici cette vie culturelle riche, cette offre protéiforme qui fait qu’on peut à tout moment trouver le spectacle ou l’exposition à son goût. Le théâtre notamment me manque. Je m’étais déjà fait cette réflexion avec mes amis toulousains qui ont aussi à tout moment des choses passionnantes à se mettre sous la dent…

Mais bon, on ne peut tout avoir… Il nous faudrait le don d’ubiquité. D’un claquement de doigts. Être ici. Être ailleurs…

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14 octobre 2021

D'une fiction

Pierre Kobel

20211014gds-mots-pkobel_dune_fictionDe quelle réalité sommes-nous les fictions lorsque nous nous racontons ? Certains choisissent délibérément la fiction, c’est le cas de Mohamed Mbougar Sarr avec ce roman, La plus secrète mémoire des hommes qui est de ceux qui font les belles heures de la rentrée littéraire et de la course au prix.

Il s’agit d’un labyrinthe, celui dans lequel nous entraîne le narrateur à la recherche d’un auteur disparu depuis longtemps. Qui est ce mystérieux T.C. Elimane ? Celui du Labyrinthe de l’inhumain, roman dont ce dernier fut l’auteur et pour lequel il obtint en 1938 un éblouissant succès avant que d’être au cœur d’un scandale dont les milieux littéraires aiment se régaler. Mohamed Mbougar Sarr nous livre une œuvre gigogne, tout à la fois quête romanesque qui conduit de Paris au Sénégal et en Argentine, réflexion politique sur l’Afrique et ses rapports avec l’Occident, récit traversé de fantastique. « On croit, avec la force de l’évidence, que c’est le passé qui revient habiter et hanter le présent. Il faudrait considérer que la proposition inverse soit aussi vraie sinon davantage, et que ce soit nous qui hantions sans jamais leur laisser de repos ceux qui nous ont précédés. Nous sommes les vrais fantômes de notre histoire, les fantômes de nos fantômes. » écrit-il. Et, de page en page, c’est un puissant hommage à la littérature qui est au cœur de l’existence de ses personnages. De Diégane Latyr Faye, son fil conducteur à T.C. Elimane en passant par la volcanique Siga D. et quelques autres fortes femmes, par Musimbwa et les autres membres d’un cercle amical, tous sont tenus par la nécessité de l’écriture et les difficultés, les questionnements qu’elle entraîne. Et de faire dire à Diégane : « Le labyrinthe de l’inconnu », que j’ai découvert comme on découvre une chose décisive pour nous, une chose dont l’importance provient moins de la certitude qu’elle comptera dans notre vie future, que de l’intuition qu’elle y compte en réalité depuis toujours, avant même que nous ne l’ayons rencontrée, peut-être avant notre naissance, comme si elle nous avait attendus et attirés à elle. »

Ce livre aux registres variés, à la langue savante offre un jeu subtil où s’entrecroisent les époques, les géographies, l’histoire et ses violences, des personnages de chair amoureuse et d’esprit curieux.

Un livre à savourer parce qu’il se joue de la réalité, des modes et comme le dit la quatrième de couverture, parce qu’il est « un chant d’amour à la littérature et à son pouvoir intemporel. »

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11 octobre 2021

Un dimanche soir, un vrai

Nadine P.

 Ce dimanche est une belle excuse au port de vêtements confortables, traduction sans forme ni esthétique, à l’écriture, la lecture, à visionner un film.

Il sera temps demain de revoir les urgences de la semaine passée et de les remettre dans la liste des choses à régler au plus tôt, voire de les affronter au plus vite.

Dans la cuisine, la table est à nu, c’est rare. Le bois montre les nombreuses marques du temps laissées par mon grand-oncle et ses parents avant lui. Table de cuisine, sobre, plus courte sur pattes que la norme actuelle et bancale (un bouchon en liège y apporte depuis des années une belle stabilité). Elle est devenue la mienne, je suis heureuse que ce soit le cas.

Issue d’une petite famille, mes anciens ont eu une place centrale dans mon enfance, et importante quand mon père est mort à 46 ans, avant eux tous.

45 ans déjà qu’il est parti, pas pour l’au-delà auquel je ne crois pas, mais pour seule adresse, celle du cimetière où est couchée toute ma famille sur quatre générations. Mort un 29 octobre comme Brassens. Prochainement, Sète fêtera les 100 ans que Georges n’aura jamais. Mon père dans l’absence s’en approche curieusement.

J’appelle le passé ce soir pour me tenir chaud, pour me dorloter, un peu. Dans cette émotion tendre, une envie de gourmandise rode, besoin de réconfort immédiat.

Dans les placards, rien d’inspirant. Quand j’aperçois la boîte de camembert dans le bas du réfrigérateur, que je l’ouvre, le sens « à point », mi-tendre, mi-résistant sous la pression du doigt, odorant comme il faut, ni trop ni trop peu, je sais. Plus de doute : je vais me faire un café au lait avec des tartines de camembert trempées dedans.

Ne visualisez pas si l’idée même vous indispose…

Cette habitude remonte à loin. Déjà adolescente je me régalais de la sorte parfois puis, quand mes enfants étaient encore à la maison et que je leur disais « On se fait un petit déjeuner ce soir ? », j’étais certaine d’emporter une réponse enjouée. Le café était pour eux remplacé par un chocolat onctueux que je battais longuement au fouet. Loin de partager notre enthousiasme, leur papa se cuisinait un plat à part.

Je choisis la nappe en tissu à déposer sur la table.

Je repense alors à V., mon grand-père paternel. Jamais je ne l’ai vu déjeuner le matin sans son énorme bol cranté et sa grosse cuillère. Je l’adorais et certaines habitudes me viennent directement et consciemment de lui. J’installe donc mon gros bol nervuré rouge, puis la grosse cuillère le long ; pas une moyenne à la pâle figure, non, une cuillère qui pèse dans la main, présente quoi ! J’ajoute un couteau à beurre, ma petite collection me permettant de choisir celui qui me convient. Clin d’œil supplémentaire, la serviette à carreaux. Ah mince ! Pas de lait de la ferme bien sûr, mais pas de lait de vache non plus dans mes réserves. Je me rabats sur le lait d’amande, « pépère » n’en saura rien et mon médecin sera rassuré lui qui dirait « Le mélange café et lait… » Pas la même saveur, mais je m’en contenterai, c’est pour une urgence.

Je tranche sur une grande longueur la baguette de campagne en deux. J’y dépose une belle couche de camembert. À ce moment-là, le mimétisme familial fait entrer en scène R., mon grand-père maternel. « Ben, il ne va pas se mouiller. » Aurait-il dit en voyant l’épaisseur de fromage couvrant les tranches de pain.
Les mots « délice – délicieux » me viennent à l’esprit, mais ils ne sont pas assez approchant. C’est un mélange de goût dans la bouche et de goût de l’âme, un souvenir qui fond dans le présent et m’ancre dans le doux et le caressant.

Grand-père R., s’est éclipsé, moins adepte des marques d’affection, V. lui est resté au bout de la table, place que j’occupe pourtant et il sourit comme il l’a tant fait auprès de ses petits-enfants, ses « ragazzi* ». Je soupire d’aise, c’est un dimanche soir, un vrai.

* « enfants »

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08 octobre 2021

Modiano

Anne-Marie Krebs

20211008gds-mots-amkrebs_modianoPlaisir ce matin en allumant France-Culture d’entendre Patrick Modiano interviewé par Guillaume Erner. C’est toujours un bonheur pour moi d’écouter cet écrivain, au débit incertain et au phrasé si hésitant qu’il donne l’impression, à chaque mot, de se demander si c’est bien celui qui convient. Ses phrases presque toutes inachevées disent pourtant des choses fondamentales sur l’écriture, l’imaginaire, la mémoire. Chez lui imagination et mémoire sont si mêlées qu’il ne peut distinguer écrits autobiographiques et romans.

L’écriture, dit-il, est une « réaction contre l’oubli » dans laquelle il cherche à « récupérer des bribes du passé sur un fond d’oubli général ». Cette démarche, il la poursuit à travers tous ses romans où l’on retrouve, souvent dès le titre, cette idée d’une recherche tâtonnante du passé : Du plus loin de l’oubli, Quartier perdu, Vestiaire de l’enfance, Dans le café de la jeunesse perdue, Souvenirs dormants, c’est toujours d’errance entre passé et présent qu’il s’agit… De livre en livre la même quête fiévreuse, la recherche de personnages louches, bizarres, à partir de numéros de téléphone retrouvés dans de vieux annuaires, d’adresses notées sur d’anciens calepins. Les souvenirs s’embrouillent, se télescopent, des ombres se croisent, se perdent.

On sent la souffrance d’une enfance malmenée, qu’il a racontée dans Un pedigree, récit poignant considéré comme autobiographique ; mais là encore Modiano conteste : « L’autobiographie, c’est quasiment impossible… Une autobiographie c’est une fiction qui ne correspond pas tout à fait à la réalité. La réalité est peut-être plus simple. »

Je trouve très juste cette idée que « on ne peut pas se détacher de l’imaginaire et du roman. Les endroits sont réels, mais il y a une manière de les voir, de le faire basculer dans l’imaginaire. » Écrire sa vie c’est en faire un roman…

Et de livre en livre, il poursuit cette quête : « Je commence sans savoir très bien où je pars. On se demande si on doit continuer… il faut trouver un moyen de continuer même si vous voyez quelque chose qui cloche. » Il dit la souffrance de l’écriture et sa nécessité, il se demande ce qu’il aurait pu faire d’autre qu’écrire…

Du beau jeune homme qu’il était au septuagénaire d’aujourd’hui, c’est toujours la même gentillesse et une modestie inattendue chez un écrivain reconnu et admiré, qui a reçu le prix Nobel. Il dit que tout petit, il voulait écrire pour que les adultes soient obligés de l’écouter… « On avait l’impression que les adultes ne vous écoutaient pas. On était tellement intimidé qu’on bredouillait », ce bredouillement ne l’a pas quitté, mais maintenant on l’écoute, car, dit-il encore, « écrire c’est parler sans être interrompu », et quand on a lu ses ouvrages, ces phrases si parfaites, cette atmosphère qui vous saisit dès les premières lignes, on a envie de prolonger le ravissement en écoutant l’auteur… il y a bien quelque chose d’envoutant dans cette façon unique de s’exprimer. Il définit l’écriture comme « une démarche un peu titubante qui entraîne le lecteur », on la retrouve dans ce discours hésitant, dans cette angoisse qui sourd de ces phrases interrompues.

Et il laisse le dernier mot au lecteur qui, dit-il, est « le dernier auteur du livre, car il a une vision d’ensemble. »

Sur ce je suis allée acheter Chevreuse chez le libraire le plus proche. Et très vite je suis dans l’ambiance modianesque, dans cet éclairage qui donne de la valeur aux mots : « Chevreuse. Ce nom attirerait peut-être à lui d’autres noms, comme un aimant. »

Merci Patrick.

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