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Grains de sel
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12 août 2024

Chroniq’hebdo | Des maisons, des stylos, de la mémoire et du retour à Paris

Pierre Kobel

Voici l’acmé du parisien en vacances : passer la tondeuse ! C’est une activité que je déteste. À la campagne on entend régulièrement le bruit agaçant de ces machines qui viennent casser la grande placidité de l’air. Mais il faut tondre, tondre, tondre ! Ratiboiser cette herbe trop naturelle et trop envahissante dans ces terrains où doit s’afficher une pelouse déplumée et dominicale qui dit la civilisation. Je préfère des herbes folles à ces surfaces rases qui ne laissent aucune liberté à la nature et à toute une vie animale qui y trouve son compte.

Dans la huitaine, j’ai écrit trois épisodes de Ma maison, un ensemble de textes que je projetais depuis des semaines pour dire, dans la collecte de Grains de sel, comment la maison qui est dans mon existence et d’autres l’ont accompagnée, sans que je n’en oublie aucune.

Lorsque j’évoque les objets, les lieux des maisons et de leurs extérieurs, ce n’est pas pour faire la description d’une nature morte nostalgique, c’est pour dire la vie de ces maisons, celle de ses habitants, ce que sont et ce que furent leurs gestes, leurs habitudes, leurs intérêts et leurs pensées, ce que fut leur accueil, c’est pour dire comment résonnent ces maisons et les existences de ceux qui y vivent et y ont vécu.

*

Nous avons rendu visite à mon ami Pascal qui crée des stylos et autres outils d’écriture. Il y a de la magie dans les matières et dans les couleurs de certains. Et cela rejoint ce que j’écrivais ailleurs quant aux objets, car ces stylos-plumes, ces rollers, ces billes ne sont pas que des parures, ils portent nos mots et avec eux nos rêves, nos questions, nos douleurs et nos espérances.

Il y a de la vie dans les créations de Pascal. Celle des matières qu’il utilise, celle de ses gestes pour en faire des objets d’écriture, celle que traduisent les mots que nous écrivons avec.

*

La vie, et la mort. Mon père nous a quittés, il y a 35 ans. Que seraient devenues nos relations s’il avait vécu plus longtemps ? Je ne sais, mais pour m’en tenir à la maison, je constate chaque jour par le regard, par le toucher, combien elle lui doit encore et j’essaie de me consoler de sa disparition en pensant combien il a su être heureux ici les dernières années de sa vie. Le citadin qu’il était avait su recomposer ses jours dans cet environnement qui ne lui était pas familier et y trouver de nouveaux centres d’intérêt.

Sur Canal Plus une émission, Les inoubliables, consacrée à la mémoire des ancêtres. La journaliste animatrice recevait l’actrice Valérie Bonneton, venue évoquer son « pépé René », son grand-père paternel, homme du Nord, mineur aux yeux bleus, à qui elle était profondément attachée et qu’elle perdit à peine adolescente. Tous ses propos me ramenaient à ceux de ma compagne lorsqu’elle évoque Jules, son propre grand-père, qui partageait bien des caractéristiques de celui de Valérie Bonneton. J’ai failli ne pas pouvoir lui dire tant l’émotion qui m’étreignait me brisait la voix, ce que je ne voulais pas lui laisser paraître. Cela venait s’ajouter à ce que j’ai écrit ces derniers jours à propos de mon père et plus largement de mes lieux de mémoire familiaux et personnels.

*

J’en reste aux disparitions avec celle, la semaine dernière, de Charles Juliet, à l’âge de 89 ans. L’homme m’était cher depuis longtemps. Je crois me souvenir que je l’ai découvert dans l’opuscule de ses entretiens avec Bram Van Velde. Plus tard, j’ai lu L’année de l’éveil, et bien d’autres de ses livres, mais paradoxalement je n’ai encore jamais lu son journal qui mériterait toute mon attention.

Et puis pour moi, Charles Juliet, c’est cet échange bref de courriers avec lui quand j’avais osé lui écrire pour lui dire mon admiration et qu’il m’avait répondu gentiment par l’envoi d’un numéro de la revue Aube à lui consacré.

Il était proche de l’APA, il a participé parfois à nos travaux et c’était un homme bon et accessible.

Je me souviens l’avoir vu une fois place Saint-Sulpice à un Marché de la Poésie. Adossé à un stand, il écoutait les intervenants sur la scène, sans du tout chercher à se faire remarquer.

Rembob’INA diffuse un portrait de 1981 de Pierre Soulages qui était ami de Juliet. Combien de fois je suis passé devant le portail de la maison de Sète où tant de toiles ont été créées ! Je retrouve l’homme que j’aime et que j’admire, son approche curieuse et sage de la création, cette façon de se trouver en cherchant sans cesse qui était commune aux deux artistes.

Je mesure combien je suis loin de leur humanité, quel chemin il me reste à parcourir pour l’approcher un peu.

*

Retour dans la région parisienne. Retour à la ville qui est calme et un peu désertique dans cette période. Quid des Jeux Olympiques et des foules en liesse vues à la télé ? Ce furent les deux semaines des magnifiques ! Il en faut beaucoup pour que j’écrive cela, mais je dois m’incliner, la dramaturgie, les exploits, la fête furent de la partie et on ne peut rien leur enlever même s’il n’y a pas d’illusion à avoir sur ce qui suivra. Ces Jeux auront-ils été la trêve que souhaitait Macron ? On peut le craindre avant que ne reprennent de plus belle les guerres partisanes de la politique et que la rentrée de septembre ne fasse éclater aux yeux de tous les difficultés à venir.

En attendant longue, très longue promenade dans Paris. Nous avons cheminé du parc Montsouris à la Butte aux Cailles puis vers la place d’Italie, les Gobelins, la rue Mouffetard, le Panthéon. Une halte le temps d’une glace puis nous reprenons le RER au Luxembourg pour revenir chez nous.

Le lendemain ce sera le retour à l’entreprise pour l’une et à mes chantiers d’écriture pour moi.

Photo Charles Juliet : ©Philippe MATSAS/Leemage

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