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Grains de sel
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Blog créé par l'Association pour l'autobiographie (APA) pour accueillir les contributions au jour le jour de vos vécus, de vos expériences et de vos découvertes culturelles.
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28 août 2024

La maison de la mer : épisode 1

Bernard M.

Toussaint 1987. Notre brave petite 4L avance dans la brouillasse et la nuit. À l’arrière notre p’tit gars de quatre ans dort dans son siège auto., Nous approchons de notre destination au fin fond de la Bretagne, un lieu où l’on ne s’imaginait pas venir, mais qu’un improbable concours de circonstances nous a mis, si j’ose dire, entre les bras…

Par une amie polonaise de mes parents installée en France de très longue date, nous avions fait la connaissance une bonne dizaine d’années plus tôt d’une certaine Ania arrivée en revanche peu de temps auparavant. D’origine aristocratique elle avait pas mal dégusté pendant les années noires du communisme et était arrivée en France, démunie de tout, sans mari, mais avec deux jeunes enfants. Elle avait commencé par faire des ménages, puis avait réussi à se faire engager dans une agence immobilière avant de commencer à travailler pour elle-même. Dans cette période de montée fulgurante des prix de l’immobilier parisien, elle avait le chic pour repérer des lieux improbables à rénover et regorgeait d’idées sur ce qu’on pouvait en faire. Elle travaillait avec une petite entreprise générale du bâtiment et avait en outre fait venir son frère de Pologne pour toutes sortes de travaux complémentaires au noir. C’est grâce à elle que j’avais pu acquérir mon premier petit appartement rue Pascal puis quelques années plusieurs tard celui plus vaste de la Butte aux Cailles où vit désormais mon fils et sa famille et que nous avons pu diviser pour nous ménager un minuscule pied à terre indépendant bien utile lors de nos séjours à Paris.

Tout ça marchait parce qu’Ania trouvait des « investisseurs », des particuliers ayant quelque argent et qui participaient à ces opérations en échange des promesses de vente sur une partie des biens une fois rénovés. Elle vivait dans un bel appartement qu’elle louait rue Bonaparte et où elle tenait table ouverte. Il y avait toujours une bonne dizaine de personnes lors de ces agapes, on buvait beaucoup, on riait beaucoup, on faisait des plans sur la comète, elle cherchait de l’argent pour bloquer telle ou telle affaire ou lancer tel ou tel chantier. Parfois dans l’ambiance surchauffée de la rue Bonaparte on avançait de l’argent et l’affaire ne se faisait pas. Mais l’argent ne revenait pas pour autant, il partait pour honorer une dette ou faire attendre et calmer un créancier vindicatif.

Mon père avait ainsi un peu d’argent chez Ania dont il ne voyait pas bien comment il allait le récupérer. Et un jour : « Jacques, forrmidable, vieil hôtel déjà transformé en appartements, mais à rénover, situation magnifique, cent mètres de la plage dans plus beau coin de Brretagne, en face station chic de Bénodet, mais plus calme… »

Mes parents n’étaient pas du tout « résidence secondaire », ils préféraient voyager dans des endroits divers en allant à l’hôtel sans se trouver liés à un lieu. En outre ils étaient plutôt montagne. Nous allions d’ailleurs souvent à Annecy la ville de mes grands-parents maternels, ma mère avait gardé l’appartement de ses parents, mais il était loué. Des années plus tôt nous avions un peu pratiqué la mer en Espagne sur la Costa Brava où mes grands-parents paternels avaient une villa, mais celle-ci avait été emporté lors de leur déconfiture financière. La Méditerranée à la rigueur, mais la Bretagne où il pleut tout le temps, non merci !

« Il faut se dépêcher, bloquer l’affaire, vite, il faudrait un peu d’argent, allez voir, mon frère Ianous sera sur place… »

C’était mi-octobre. Et donc nous voici partis en reconnaissance quelques jours plus tard, vacanciers squatters, pour passer une semaine dans cet endroit improbable qui n’est même pas encore vraiment à elle, mais elle s’est débrouillée avec le notaire pas trop regardant avec lequel elle mène ses affaires, pour avoir les clefs !

Arrivons-nous enfin ? Raté, la route que nous suivions se termine en cul-de-sac sur un terre-plein désert, à notre droite des arbres et un fortin du Second Empire, à notre gauche l’estuaire, devant nous, la mer… Pas de maison par ici, juste un petit phare un peu en arrière pour marquer l’entrée de l’estuaire et dont la lumière troue la brouillasse. On est sur la pointe.

Nous rebroussons chemin et regagnons le petit port sur l’Odet qui est le centre du village. Nous avions filé tout droit. La rue du Phare ! Mais c’est qu’il fallait prendre à droite, la rue de la Plage ! Pas de guidage internet ni de portable à l’époque et ma carte n’était pas assez précise.

Enfin nous voici engagés sur la bonne rue et cette fois, après quelques centaines de mètres, enfin, sur notre droite, la grande bâtisse austère, isolée au milieu des champs.

Nous entrons en nous éclairant avec une lampe de poche. En montant dans les étages, nous trouvons Ianous comme prévu, occupé à bricoler dans un des appartements. Il nous fait visiter. Il y a un grand appartement au rez-de-chaussée et puis trois petits appartements à chacun des étages. Ceux du fond sont un peu plus grands, deux vraies pièces bien séparées avec un petit sas entre les deux, donnant sur une salle de bain-wc. Celui du 3eme est déjà réservé, alors optons pour celui du second. Ianous nous branche l’électricité sur le compteur de chantier.

Moquette au sol, moquette sur les murs, facile cache-misère de murs et de planchers sans doute en piteux état. Dans tous les appartements, le même mobilier sommaire, deux tables en contre-plaqué, des chaises en skaï et un canapé lit sans ossature, simplement composé de boudins en mousse, un bar en maçonnerie derrière lequel se trouve un coin cuisine.

On s’installe tant bien que mal. On grignote ce qu’on a apporté avec nous. Et puis dodo ! Demain est un autre jour. Et en effet. Le lendemain matin, fraîcheur certes, mais ciel radieux. Nous filons à la mer, à moins de cent mètres et nous découvrons son merveilleux arc de cercle, la plus belle plage du monde, enfin notre plus belle plage du monde… Premiers pieds dans l’eau pour nous et notre p’tit gars, ça saisit bien sûr à cette saison, on ne se baignera pas évidemment lors de ce séjour, mais quelle belle sensation, quelle beauté que cette immensité !

Les jours suivants ne démentiront pas notre première impression. Nous découvrons un peu mieux les alentours et sommes décidément séduits. Et donc à notre retour nous faisons affaire. Ania efface de la sorte sa dette auprès de mon père qui réserve aussi un des appartements du troisième pour ma sœur. Pour ce qui est de notre appartement, nous complétons avec nos quelques économies de l’époque et voici ce coin de Bretagne devenu une de nos destinations de vacances privilégiées…

 

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