Des yeux clairs, des pouces et le temps qui passe….
Anne-Claire Lomellini-Dereclenne
/image%2F1169248%2F20241022%2Fob_741d0a_20241021gds-vie-acld-des-yeux-clairs.jpg)
Elle a les yeux clairs et ses yeux sont les mêmes que ceux que j’ai connus il y a plus de vingt ans. Sa posture est la même et sa voix aussi. Elle n’a pas vraiment changé en apparence, dans son allure. Enfin, moi je la reconnais parfaitement. Quand elle se tourne vers moi, je ne peux m’empêcher de songer aux années qui ont couru depuis notre dernière rencontre. Mais ses yeux n’ont pas changé.
Est-ce que les yeux vieillissent ?
Ma grand-mère avait des yeux verts dont on ne voyait la couleur réelle que lorsqu’elle enlevait ses lunettes aux verres fumés qui fonçaient quand elle sortait à l’extérieur. Je n’ai jamais aimé ces lunettes. Elles étaient datées, elles la rendaient sérieuse et lui donnait un air démodé. Qui fait attention à la couleur des yeux ? Moi, mais pas tout le monde. Comme si cela n’était pas important. Comme si ce genre de considération était futile, bon pour les commérages. Rien à discuter. Et pourtant, c’est important la couleur des yeux. Le vert plein de larmes des yeux d’un ami désespéré ou le bleu rieur qui rougit sous l’émotion. Quant au noir profond et mystérieux des femmes à la peau sombre ou des hommes du désert, ce noir qui vous transperce et vous laisse sans voix.
Mais mon grand-père, lui, avait des yeux sans couleur. Ses yeux avaient vieilli comme ceux des personnes âgées dont le cristallin s’opacifie en cataracte. Mais il n’avait pas de cataracte, il voyait très bien, il lisait même sans lunettes. Non, seule la couleur était partie. Ses iris s’étaient délavés d’avoir trop pleuré, peut-être, car il eût quelque grand malheur dans sa vie, ce qui contrastait, je trouvais, avec l’air jovial et l’attitude toujours positive et bienveillante qu’il avait envers moi.
Je n’ai jamais revu pareils yeux.
Ma fille me dit l’autre jour, qu’est-ce que ça fait de voir ses mains vieillir ? Je ne sais pas, quand je regarde mes mains, je vois presque des mains de petite fille à part quelques rides qui sont apparues un peu et des veines qui me semblent plus gonflées sur le dessus. Mais mes pouces sont toujours les mêmes depuis l’enfance, à un détail près pour le gauche dont l’un des grains de beauté a fini par s’effacer. Sur mon pouce gauche, petite, il y avait un grain de beauté juste au-dessus de la phalange à l’extrémité basse de l’ongle, du côté de l’index. Je le sais, car je le regardais tout le temps. C’était mon pouce favori que je mettais à longueur de journée à la bouche. Et le grain de beauté a fini par se décolorer.
Comme la couleur des yeux de mon grand-père.
Et c’est le temps qui a eu raison de tout cela.
Le temps efface les couleurs et parfois quand je reviens de voyage je trouve que mon chat a le poil plus foncé que la couleur j’avais gardé en mémoire. La couleur du poil de mon chat, ce n’est pas important, mais j’y pense…
Quant à ma collègue, elle avait les yeux clairs, et je la regardais en discutant avec elle, et sur le coup j’ai failli lui parler de ses yeux, de la clarté de son vert, du fait qu’elle ressemblait encore à la jeune fille qu’elle était il y a vingt ans, qu’elle était encore belle et que ça me faisait plaisir de la voir comme ça parce que nous avions vu les mêmes choses au même moment et que nous étions encore là toutes les deux. Et que ses yeux étaient clairs.
Et puis j’ai arrêté de penser à ces considérations. Ce sujet n’était pas important. Qui parle de la couleur des yeux ? De la fourrure de son chat ?
Qui parle du temps qui passe ? Peut-être, finalement, la fille aux yeux clairs…