Victimes de notre mémoire
Anne Poiré Guallino
Voilà que remonte à la surface un autre épisode, du même ordre, où confusion et réorganisation du souvenir sont reines : en troisième, un jour où j’étais allée aux toilettes de mon cher collège Georges de la Tour, à Metz, une camarade de classe m’avait, dans mon souvenir, sauvée d’une grande, effroyable peur. Au moment où j’ai voulu sortir du petit coin, elle m’a aidée, alors que la serrure était restée bloquée. Quelle reconnaissance, de ma part !
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Des années après, lorsque je racontais cet épisode, Catherine S. était toujours souverainement mise en valeur, c’était ma sauveuse exemplaire, et j’avais auprès d’elle une dette éternelle, car elle m’avait délivrée avec générosité. Toute petite fille, il m’était arrivé une mésaventure que je ne souhaite à personne, à Ay sur Moselle, chez mes parents : alors que j’avais fermé la porte des toilettes à clef, de l’intérieur, dans cet espace clos minuscule, quelle panique ! Du haut de mes quatre ou cinq ans, impossible de sortir. J’ai, paraît-il, beaucoup pleuré, hurlé, affolée. Je ne sais pas si un serrurier ou si papa seul a su me sauver de cette situation cauchemardesque, grâce à sa magique trousse à outils, mais ce qui est sûr, c’est qu’après cet épouvantable épisode qui m’a semblé durer de longues heures — à hauteur d’une perception d’enfant —, et comme nous étions sept petits, susceptibles de rester de la même façon enfermés, mes parents ont fini par condamner cette serrure, afin qu’une telle mésaventure ne se répète avec aucun d’entre nous.
J’ai perdu de vue Catherine, avec le passage au lycée, pensais-je. Je ne l’ai retrouvée que bien après l’âge de quarante ans, par hasard, parce que son père tenait une galerie d’art dans laquelle nous avons exposé, Patrick et moi. En découvrant son nom et leur lien de parenté, j’ai raconté à Monsieur S. ma version de l’épisode, en remerciant encore sa fille de ce qu’elle avait fait pour moi. Je lui ai rappelé combien cette gentillesse d’autrefois était vraiment… inoubliable.
Et donc, je la revois : « Je suis contente de te revoir. » En retour, je la trouve bien moins chaleureuse que prévu. Relativement sèche.
« C’est vrai qu’il y a sans doute désormais prescription. »
Son expression me fait tiquer.
« Je dois bien l’avouer, je t’en veux encore un peu », m’avoue-t-elle, finalement, du bout des lèvres.
J’essaie de comprendre.
Je blanchis, étonnée : « Mais de quoi ? » Puis : « Qu’ai-je fait ? »
« Ne me dis pas que tu as tout oublié ? » « Si ! » J’ignore absolument ce qu’elle peut avoir à me reprocher.
Agressivement, elle me raconte comment, un jour… elle a voulu me jouer une innocente farce. Aujourd’hui, ne parlerait-on pas d’un acte malveillant, peu sympathique, sans aller jusqu’à dénoncer du harcèlement ? À moins qu’il ne s’agît d’un acte répété ? Par jeu, et sans se signaler, elle a tenu la porte des WC dans lequel j’étais entrée bloquée, dans le but de m’empêcher d’en sortir. Une simple blague adolescente, se justifie-t-elle…
Ai-je cherché longtemps une solution pour apaiser mon angoisse, ma possible claustrophobie, à frapper contre la paroi, demander de l’aide, supplier que l’on me secoure ? Sans doute pour lutter contre l’affolement grandissant en moi, après avoir vainement tenté de m’en sortir par l’issue la plus ordinaire, ai-je finalement ouvert la petite fenêtre donnant sur la cour de récréation, mais hélas, comme c’était au troisième étage, impossible de m’échapper par cette voie.
J’ai alors, inventive, clamé, comme au théâtre, une scène tonitruante, visiblement spectaculaire, qui a bien fait rire toute la classe, restée dans la cour, afin d’alerter quant à ma fâcheuse situation. J’appelais, paraît-il, du haut de mon donjon, un preux chevalier dévoué, afin qu’il vole à mon secours, et vienne me délivrer du dragon.
Quelle imagination !
Les surveillants, alarmés, sont promptement montés, et mon bourreau dont j’ignorais tout et qui maintenait toujours le battant a alors été découvert. « C’est la seule fois de toute ma scolarité où j’ai été collée, et c’est à cause de toi ! » m’a-t-elle reproché, toute adulte qu’elle soit devenue, la voix voilée par une colère encore véhémente contre moi.
Punie à cause de qui ?
Ce qui est extraordinaire, ce n’est pas tant que ma persécutrice m’en ait encore voulu, si longtemps après, de la punition qu’elle avait récoltée, mais que moi… soit je n’ai jamais su quelles avaient été les suites — conséquences bien involontaires — de ma déclamation au balcon du collège, soit… j’ai réécrit cette scène, dans ma tête, transformant ma tortionnaire en gentille copine venue mettre fin à mon supplice. C’est sans doute elle qui se trouvait derrière la porte quand enfin je suis sortie, me délivrant bien malgré elle, et j’ai peut-être sincèrement pensé qu’elle avait volé à mon secours. Quel incroyable quiproquo !
Est-ce ma mémoire qui a failli ? Mon optimisme n’a-t-il pas voulu conserver infiniment une inutile rancune ? Si c’est le cas, ce fut en tous les cas totalement involontaire de ma part.
Je pense désormais que si j’ai perdu de vue cette fille, ce n’est peut-être pas seulement en raison du passage au lycée, en réalité. Elle a suivi son chemin, moi le mien. Nous ne sommes toujours pas amies, ce qui n’est pas très important.
Ainsi, je le sais bien, la mémoire n’est pas fiable.
Et c’est peut-être mieux de la sorte, finalement.
Néanmoins, je trouve qu’il est vraiment intéressant de voir combien nous aménageons nos souvenirs, volontairement ou tout à fait inconsciemment, pour pouvoir mieux vivre avec ou malgré eux.