Cet appartement dans lequel je n’ai jamais vécu… épisode 2
Bernard M.
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Mais, bien sûr je suis revenu souvent dans cet appartement. Pendant mes années lyonnaises, je retrouvais « ma » chambre chaque fois que je venais à Paris. J’y invitais aussi des amis et amies, surtout. Et ce fut le lieu de quelques beuveries adolescentes et de certains des épisodes pas très plaisants des débuts de ma vie amoureuse. La porte de séparation entre les deux appartements restait bien close et la double entrée était précieuse pour tout cela.
À mon retour à Paris en 1975 j’ai vécu un an en colocation près de la Nation puis, avec mes premiers salaires, j’ai pris un studio pour moi seul dans une autre tour du 13e, de bien moindre standing que celle de mes parents, sur la dalle des Olympiades. J’ai été nommé pour mon premier poste professionnel à Ivry. Ma géographie personnelle restait donc proche de celle de mes parents et je venais dîner chez eux environ une fois par semaine. Grâce à un héritage de mes grands-parents maternels, j’ai pu acquérir un petit appartement dans le quartier des Gobelins où est né mon premier fils, puis un autre appartement plus grand à La Butte aux Cailles lorsque mon second fils s’est annoncé.
Inutile de dire qu’avec la jeune génération, nous avons beaucoup profité de la piscine, chaque fois que nous rendions visite à mes parents, nous allions faire un petit plongeon. Mes parents employaient une femme de ménage cap-verdienne, L., qui avait deux enfants à peu près de l’âge des nôtres qui venaient aussi très souvent.
La santé de ma mère s’est dégradée. Entre un début d’Alzheimer et des opérations à la suite d’un cancer de l’estomac, elle s’était beaucoup affaiblie. Un jour que j’étais tranquillement au travail, la secrétaire est entrée en coup de vent dans mon bureau vers midi : « oh là là ! Bernard, il faut que tu ailles tout de suite chez ton papa, il vient de téléphoner pour dire que ta maman était décédée ». Je me suis précipité, mon bureau était à dix minutes à peine en remontant l’avenue d’Italie au pas de course (j’ai vérifié, j’étais déjà en poste dans le 13e, le faux souvenir est donc l’appel par Josette, secrétaire de mon précédent poste, voir mon billet Trous de mémoire du 17 octobre). Ma mère était paisiblement allongée sur le canapé du salon, elle semblait simplement dormir. Plus tard ou sans doute plutôt, le lendemain est venue une personne des pompes funèbres pour la toilette et la mise en bière. J’étais stupéfait : c’était une accorte jeune femme, très jolie, assez petite et qui faisait encore assez gamine. Je me demandais comment elle avait pu choisir de se diriger vers cette profession, mais je n’ai pas osé la questionner. Nous avons porté ma mère jusque dans la chambre où était installé le cercueil et avons laissé la jeune femme officier porte close…
Mon père a continué à vivre là, de plus en plus secondé par L. présente dans les dernières années, six heures par jour, sauf le dimanche. Son fils et sa belle-fille se sont installés dans le deux-pièces mitoyen, ce qui, en gardant toutes portes ouvertes, permettait d’assurer la sécurité nocturne.
Ainsi jusqu’à la toute fin de sa vie et alors qu’il ne sortait plus beaucoup, il a pu toujours profiter de son grand balcon, soit pour y prendre certains repas quand le temps le permettait, soit pour faire quelques pas, soit simplement pour aller contempler la vue et les couchers de soleil.
Après son décès nous avons pu vendre l’appartement assez rapidement. Et bien sûr, comme pour tout le monde dans cette situation, le vidage de l’appartement a été douloureux. Moi-même, mes fils, mon neveu, L. aussi bien sûr, sommes passés tour à tour pour emporter souvenirs, cadres, bibelots, livres que nous voulions conserver. Et les bouteilles à la cave que nous buvons encore. Puis nous avons fait quantité de norias avec la Ressourcerie qui, par chance, se trouve presque en face de l’immeuble, de l’autre côté de l’avenue d’Italie. Enfin nous avons fait venir une entreprise de débarras qui a emporté tout ce qui restait. Impression bizarre de déambuler dans l’appartement vide, d’entendre le son de nos pas se réverbérer différemment une fois les tapis et les meubles enlevés…
Puis ce fut la remise des clefs à nos acquéreurs, une petite famille asiatique avec leurs deux enfants, un petit garçon et une petite fille, plus jeunes que nous quand mes parents s’étaient installés. Au moins eux vivront quelques années sur place avant de partir voler de leurs propres ailes. En tout cas, c’est plaisant de voir cette sorte de continuité. La vie continue…
J’ai gardé un des badges permettant d’accéder aux parties communes et à la piscine, me disant qu’on aurait peut-être envie d’en profiter à l’occasion. Mais en fait, non, je pense qu’on n’y mettra plus jamais les pieds. Il faut savoir tourner la page.
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