Back to Scotland (épisode 3)
Malcolm
Au cours de ma vie, par la suite, je suis retourné à différentes reprises en Écosse. La première fois, en 1968. Depuis la fuite de ma mère de Balloch en août 1955, et son retour en France (avec seulement quatre de ses sept enfants, dont moi), je n’avais revu mon père qu’une seule fois, en septembre 1958 en Suisse, quelques mois après le divorce de mes parents, et le « droit de visite » que celui-ci instituait. À l’occasion de vacances à l’été 68 chez ma sœur Yvette et mon beau-frère (qui habitent alors Bury-St-Edmunds, en Angleterre), nous décidons (un peu au pied levé) de rendre visite fin août à notre père, retraité de l’ONU depuis deux ans et qui vit désormais à Dumbarton, non loin de Glasgow (et de Balloch…). Fier de mon succès au bac (eh oui, même un « bac 68 » !), j’espère une reprise de contact avec lui a minima cordiale…
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La splendeur des paysages écossais alentour (les Trossachs, Loch Katrine, Loch Lomond…) m’impressionne vivement. Tout comme aussi — oui, je l’avoue — l’ambiance exceptionnelle d’un match de foot auquel mon père, mon beau-frère et moi (peut-être surtout moi ?) avions décidé d’assister (tandis que ma sœur préférait aller discrètement rendre visite à d’anciens amis de notre mère…). Match entre la petite équipe banlieusarde de Partick Thistle et le mythique Celtic Glasgow, dont (ne pas me demander pourquoi) je suis fan depuis longtemps et dont je suis les performances de loin. Ce jour-là, le Celtic l’emporte 6-1 : « waouh ! », comme disent les jeunes…
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Mais deux incidents vont marquer la fin de cet unique séjour chez mon père en Écosse.
D’abord, à l’occasion d’une discussion de fin de soirée plutôt animée (et sans doute arrosée, c’était un peu toujours le cas avec mon père…) entre lui, ma sœur et mon beau-frère, dans la cuisine de son appartement. Depuis le salon, la pièce où je suis pour ma part déjà couché « en bivouac », je n’en perçois que des bribes, en anglais (d’autant plus difficiles à capter que — ajoutant à l’ambiance… — un formidable orage gronde dehors et couvre parfois les échanges !). J’en saisis néanmoins suffisamment pour comprendre que ma sœur Yvette, en fait, ne serait pas… tout à fait ma sœur ! Et pour oser lui demander, dès le lendemain en aparté, quelques éclaircissements sur le sujet… Elle m’apprend ainsi qu’elle n’est en effet que ma demi-sœur biologique, née pendant la guerre (en 1944) d’une liaison de mon père avec une femme soldat célibataire de son régiment (« qui ne pouvait garder cet enfant, à cause à la fois de l’armée et de la famille »), mais que notre mère avait néanmoins accepté de l’adopter dès sa naissance. Je passe sur les détails… Yvette l’avait pour sa part appris, de la bouche même de notre père, à l’âge de 14 ans, dix ans auparavant (ce fameux été 58 où notre père nous avait accueilli tous deux (mais séparément), à Genève, dans le cadre du « droit de visite ». Moi, je le découvre ce jour-là, enfin, à l’âge de 17 ans…
Deuxième incident… Ce même jour (je crois), notre père nous emmène découvrir la jolie petite ville portuaire d’Oban (à quelque 150 km de Glasgow). Nous y déjeunons dans une vieille auberge sur la jetée. Je suis sincèrement ravi de ce moment, comme de notre escapade dans les Highlands, deux jours plus tôt, en voiture. Cette fois-ci nous effectuons le voyage aller-retour à Oban par le train dans la journée. Au retour, après s’être faufilé entre une succession de lochs sombres et de collines chauves (« braes »), paysages sauvages d’une beauté époustouflante, le train longe la Clyde et, à l’approche de Glasgow, l’environnement s’urbanise et s’industrialise. Le charme s’estompe alors quelque peu. Relation de cause à effet, ou pas, avec les échanges tendus de la veille et les informations fraîchement communiquées par ma sœur, je ne saurais le dire, mais une réflexion certainement maladroite de ma part déclenche une ire brutale de notre père. À mes yeux, encore éblouis par la magnificence des paysages traversés, s’offre désormais la désolante et sinistre laideur des « slums » de la banlieue glaswégienne (oui, des vrais « bidonvilles », à l’image de ceux que j’entreverrai à Nanterre peu de temps après, dans un autre contexte…). Je me dis, plutôt à moi-même (mais malheureusement en même temps à voix haute !), que « je n’aimerais pas habiter là… ». Pour mon père, c’est probablement la goutte d’eau qui fait déborder le vase déjà bien rempli des diverses inepties juvéniles possibles (à ses yeux, forcément) que le minable petit bachelier et jeune soixante-huitard effronté que je suis a dû lui servir en peu de temps. La réplique paternelle est cinglante et selon moi parfaitement disproportionnée : en gros, pour lui qui avait bien sûr pris l’ascenseur social, je n’ai rien moins qu’insulté son milieu prolétaire d’origine et, tacle ultime, la faute en incombe forcément (et exclusivement) à l’éducation maternelle bourgeoise censée être la mienne…
Compte tenu de nos opinions politiques respectives (les miennes certes encore en cours de construction…), s’il n’y avait eu cette vicieuse attaque délibérée contre ma mère et sa famille (pas forcément dénuée de tout fondement, d’ailleurs…), pour moi qui viens justement d’achever la lecture du « Capital », à l’occasion de mes récentes vacances (pluvieuses, mais bénéfiques !) en camping dans le Massif central, cette algarade père-fils aurait encore pu être interprétée comme une simple confrontation (dialectique !) entre un vieux stalinien et un jeune trotskiste insolent ! Mais elle dégénère… Ma sœur (qui a osé soutenir son petit frère — et notre mère, non commune ! — pendant notre bref séjour) et moi-même sommes proprement virés de chez notre « géniteur » commun ! Au retour à Dumbarton, nous faisons précipitamment nos bagages et regagnons l’Angleterre en pleine nuit… Notre père écrira, deux jours plus tard, une lettre à mon beau-frère disant, en gros, que nous (Yvette et moi) étions définitivement reniés et qu’il ne souhaitait plus revoir (de sa vie !) un seul de ces enfants ingrats et mal élevés, surtout bien sûr les plus mal élevés d’entre eux (par notre mère) !
[À suivre…]