Coureur de grèves
Francine Gautier Lechevretel
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Il avait un nom sans aucun doute, mais personne ne s’en souvenait. Son patronyme s’était érodé au fil du temps sous les différents sobriquets dont on l’avait gratifié : Jean le Déluge, le Coureur de grèves, l’Ermite ou encore le Marquis de Tombelaine.
Il faisait corps avec le lieu étrange qu’il hanta pendant des années, le rocher de Tombelaine dans la vaste baie du Mont-Saint-Michel. Ancien repaire viking, cet îlot sauvage se situe à égale distance — trois kilomètres — du continent et du Mont lui-même. Ces deux îlots, l’un habité l’autre désert, semblent échoués sur l’immense tendue des sables à marée basse ou bien hardiment à flot par marée haute.
Ici, le ciel est plus grand qu’ailleurs, immensité offerte à la cavalcade silencieuse des nuages. Ils arrivent, rapides, du fond de l’horizon bleuté. Déchiquetés, effilochés ou compacts, ils tamisent la lumière dans un subtil jeu de couleurs : les sables blondissent, les côtes se dessinent en indigo et le gris acier des rivières vire au bleu céruléen.
Trois cours d’eau se jettent dans cette baie et, quand la mer se retire, ils dessinent d’innombrables méandres et entrelacs qui créent une géographie fascinante, presque irréelle. Selon la force du flot ou le caprice des tempêtes, ces rivières changent de lit, provoquant du même coup le déplacement des bancs de sable. Cet espace marin en perpétuelle transformation s’étend sur des centaines d’hectares. S’y aventurer, c’est passer dans un autre monde régi par des lois spécifiques.
Sur Tombelaine, rocher oblong de deux à trois cents mètres, fier vaisseau campé sur sa base de granite, le Coureur des grèves était chez lui. Où qu’il se trouve dans l’espace démesuré des grèves, le rocher lui servait de point de repère. L’îlot était verdoyant en toute saison, genêts et ajoncs odorants y proliféraient ainsi que les bruyères et les arbustes empêchés de grandir par la fureur des vents. L’ermite voisinait avec les goélands, les pluviers, les cormorans et, chaque année, il voyait revenir les oiseaux migrateurs qui trouvaient là une escale bienvenue. À marée basse, il circulait à pied sec autour de Tombelaine et du Mont-Saint-Michel, mais, deux fois par jour, son île était coupée du continent par la marée haute. Il savait mieux que personne qu’il ne faisait pas bon se laisser surprendre par la rapidité du flot montant.
Jean le Déluge vécut une quinzaine d’années sur cet îlot, peut-être davantage, peut-être moins. Il appartenait au petit peuple de la Baie, ces misérables qui trouvaient leur vie en pêchant sur l’estran en toutes saisons, par tous les temps. Mais lui, il possédait une aura incontestable, à telle enseigne que les gens du continent lui donnaient du Marquis de Tombelaine — avec pompe ou ironie, c’était selon.
Totalement adapté à son environnement hors norme, il possédait un savoir précieux, il sentait la remontée du flux, la proximité fourbe des sables mouvants, le retour des poissons saisonniers ou l’imminence du gros temps. Il connaissait sa baie par cœur et avait en tête son propre balisage de l’espace. Il se trompait rarement dans cette étendue sans borne ni mesure où la moindre erreur peut être fatale.
Dans la partie de l’île la moins exposée aux vents, il s’était trouvé un abri dans les ruines d’une forteresse autrefois construite par les Anglais en vue de la conquête — toujours déçue — du Mont-Saint-Michel. Il dormait sur un lit de fougères et se servait d’une ancienne cheminée, consolidée par ses soins, pour faire cuire poissons, crustacés et soupe. Afin d’abriter l’ensemble, il avait posé un toit de brandes1 et de rondins maintenus par des lauzes irrégulières, mais bien pesantes. Devant ce refuge de fortune se dressait un magnifique figuier toujours généreux au tournant de l’été et, un peu plus loin, deux pommiers qui ne l’étaient pas moins. Avec gratitude, il en cueillait les fruits qui, bien exposés, parvenaient toujours à maturité. Son jardin, délimité par les trois fruitiers, lui permettait de cultiver assez de légumes pour préparer sa soupe quotidienne.
Il aimait ce caillou, lui qui avait eu à souffrir de la violence des hommes. Né à la fin du dix-neuvième siècle, d’une fille-mère contrainte par la misère d’abandonner son enfant à une institution religieuse, il avait connu le mépris, les coups et l’exclusion. Vers dix ou onze ans, il s’était engagé comme mousse sur les navires terre-neuvas, au départ de Saint-Malo ou de Granville. Il était même resté un an dans les brumes glacées de Saint-Pierre-et-Miquelon, en compagnie d’orphelins de son âge que l’on employait au séchage des morues. Il avait ensuite bourlingué sur divers cargos, puis il était rentré sans un sou. Il avait, un jour, volé un sac de pommes de terre et il avait connu la prison. Après tant d’épreuves endurées, il s’était réfugié sur Tombelaine qu’il percevait comme un espace providentiel. Il ne dépendait de personne pour sa subsistance et la régularité des marées était un baume répandu sur ses blessures. Le soir, assis sur un rocher élevé face aux grèves, alors que le couchant déployait ses couleurs chaudes au-dessus de sa tête, le paysage était à lui et l’apaisement lui venait.
On lui refusait le droit d’accéder aux pêcheries triangulaires façonnées au cours des siècles par l’ingéniosité des hommes. En passant, il leur jetait un regard d’envie : avec leurs murs solides, construits à même le sable sur une soixantaine de mètres de long, elles formaient des nasses fixes qui piégeaient le poisson au fur et à mesure du retrait de la mer. Il n’y avait plus qu’à récolter à marée basse. Mais ça, c’était pour les sédentaires ! Son lieu à lui, c’était l’espace incertain, en perpétuelle mouvance. Il avait ses propres méthodes, ses propres outils : il installait des filets arrimés à des pieux en travers des rivières qui sillonnent la Baie, utilisait un haveneau pour la crevette et les poissons plats et un simple crochet pour déloger dans les hermelles2, les tourteaux ou les congres. Cela suffisait à sa subsistance et il vendait l’éventuel surplus.
Certains le considéraient comme un pauvre diable, un marginal. Lui, en revanche, appréciait les habitants de la côte, en particulier les pécheurs à pied, comme lui travailleurs de la mer. Même s’il ne se sentait pas chez lui sur le continent, il venait y vendre sa pêche, gagnant ainsi l’argent qui lui permettait de s’attabler au Café des Grèves pour jouer au quatre-vingt-et-un, boire et chanter à tue-tête dans l’air saturé de tabac. Il aimait le cidre et le calvados, les cartes et les jeux de dés. Il prenait plaisir à bavarder et plaisanter avec les femmes qu’il croisait sur l’estran — et elles étaient nombreuses à pêcher les coques blanches dont la vente assurerait le pain de leurs enfants.
Un matin qu’il était venu au village pour vendre ses poissons, un homme équipé d’un appareil photo ’observa avec attention, puis il engagea la conversation avant de lui offrir quelques verres au Café des Grèves. Il arrivait de Paris et travaillait pour un certain Neurdein qui venait de se lancer dans l’édition de cartes postales. Pouvait-il le prendre en photo ?
C’est ainsi que le Marquis de Tombelaine fut immortalisé. Les cartes postales sépia qui le représentaient furent vendues en nombre. Ainsi, les photos d’un misérable rapportaient de l’argent Il percevait même des droits sur leur vente. Lui-même avait peine à y croire.
L’un de ces clichés, soigneusement composé, proposait son portrait en pied avec, devant lui, son filet accroché à deux longues perches et une grande hotte en rotin dont le bel arrondi donne du relief à l’image. À l’arrière-plan, les grèves et le rocher de Tombelaine, son fief.
Quant au Marquis lui-même, il est assis sur une pierre couverte de varech, dans une pose qui n’est pas ans rappeler le penseur de Rodin. De son béret s’échappent des cheveux longs malmenés par le vent et sa barbe bouclée lui arrive à mi-poitrine. Il est vêtu d’un tricot sombre et d’un pantalon remonté jusqu’aux genoux. Ce qui frappe, ce sont ses pieds nus cabossés, cuirassés, rendus difformes par les chocs répétés sur les rochers. Des pieds mille fois blessés, mille fois guéris, si massifs et si calleux qu’ils ressemblent à des sabots. Plutôt grand et carré, il respire la force et la vigueur. À l’évidence, il possède la solidité à toute épreuve de celui qui vit dehors par tous les temps.
Le chemin de fer se développant, les touristes commencèrent à affluer dans la Baie du Mont-Saint-Michel. La forte stature du Marquis, ses yeux bleus et ses qualités de nageur en imposaient à tous. Rendu un peu faraud par ses succès, il n’avait pas son pareil pour susciter la curiosité des visiteurs, il prédisait le temps du lendemain, racontait les mille et une particularités de la baie, ses légendes, ses mirages, ses maléfices. On admirait son sang-froid, lui qui était capable d’affronter les puissances mystérieuses du lieu aussi bien que ses pièges multiples.
Il prenait volontiers la pose pour ceux qui voulaient le photographier et il proposait ses services de guide aux courageux qui souhaitaient s’aventurer dans l’infini des grèves. Lui qui avait vécu sans argent ou presque, il se retrouva les poches garnies. Cela lui permit de ne faire qu’une marée sur deux, de se payer par-ci par-là le luxe d’un bon repas et d’une nuit à l’auberge, de boire et de jouer plus souvent, le tout ponctué de son rire sonore.
Un jour de grande marée, alors que le Coureur de grèves s’en retournait à Tombelaine, un brouillard dense, brutal autant qu’imprévisible s’abattit sur la Baie. En peu de temps, l’homme perdit tous ses repères. Il voulut sans doute rebrousser chemin, seule solution pour espérer sortir de ce très mauvais pas. Mais la brume était si épaisse qu’il ne put déterminer de quel côté se trouvait le rivage… Devant un tel constat, la panique saisit les plus aguerris. Il dut marcher longtemps sans jamais retrouver la moindre direction fiable. Pendant ce temps, la mer montait à vive allure, s’engouffrant d’abord dans les rivières avant de se déployer sur tout l’espace de la Baie. Une fois rattrapé par les flots, il dut, c’est probable, nager jusqu’au bout de ses forces.
Où était-il quand la mer eut raison de lui ?
Ce dont on est sûr, c’est qu’on retrouva son corps sur une grève peu fréquentée à l’embouchure du Couesnon, très loin de son lieu de départ. Une mince couche de sable recouvrait sa dépouille à l’exception de ses pieds aussi difformes que démesurés.
Jean le Déluge, dit Marquis de Tombelaine ou encore le Coureur de grèves devint alors un mythe dans les villages de la Baie — l’authentique symbole de la grandeur des humbles.
Internet
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Wikipédia | Tombelaine
1 Brandes : ensemble de bruyères, ajoncs, genêts, fougères, rassemblés au moyen de fils de fer.
2 Vers marins qui produisent des tubes de sable leur servant d’habitat. Les massifs en boules qu’ils forment ressemblent à des récifs coralliens.