🎞️ Jeanne Dielmann 23 rue du Commerce 1080 Bruxelles
Anne-Marie Didier Kleine
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Vu à sa sortie en 1975 et regardé ce soir. Pas étonnant qu’un rédacteur du Figaro l’ait trouvé « assommant », une femme dans sa maison à l’adresse indiquée « qui ne fait rien » peut-elle intéresser un homme qui travaille, lui, et fait bouger le monde ? D’ailleurs, est-il allé au bout des trois heures et plus de ce film hyperréaliste où le temps peut s’étirer en plans presque fixes pour suivre les mouvements précis de la ménagère, ou bien, s’accélérer pour de nécessaires éclipses. Il a fallu ce traitement du temps pour installer, lors des deux premières journées répétitives, le climat d’ennui de la vie routinière de la parfaite femme au foyer. Dès le matin de la troisième journée tout dérape sans que le spectateur en soit d’abord conscient, un café qui n’a plus de goût, une lumière qu’on oublie d’éteindre quand on quitte une pièce, la chaussure qu’on fait briller en gestes mille fois répétés et qui vous échappe des mains, le garçon qui part au lycée et que sa mère rappelle sans succès, le rideau du boucher encore baissé, le bouton impossible à assortir, car introuvable dans les merceries visitées, les retards, les attentes (terrible et insupportable attente d’une vieille dame à la poste)… Ce sont ces petits manquements qui deviennent la goutte de sang qui fait déborder le vase de la résignation. Percutant et fatal ! Et comme tous les chefs-d’œuvre, ce film change le regard. Ici c’est le mien sur moi, puisque le lendemain et les jours suivants, je me verrai en Jeanne Dielmann quand je passe le café, quand je me surprends à m’arrêter dans une tâche répétitive, yeux dans le vide et en suspens de ma vie ?
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