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Grains de sel
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20 mai 2025

Pas dans le timing

Anne-Claire Lomellini-Dereclenne

 

J’étais pour deux jours à la Commission européenne à Bruxelles pour une réunion de mon secteur d’activité avec les autres États membres. N’ayant pas voulu partir la veille j’ai préféré prendre le train Thalys le matin même. Celui de 7 h 23 qui arrive dans la capitale belge vers 8 h 40. Je n’avais pas bien dormi et, finalement, je pense que ce n’était pas une bonne idée de partir de si bon matin. Je connais certes assez bien Bruxelles pour y être allée plusieurs fois dans les mêmes circonstances et pour y avoir passé quelques vacances également. Mais ce matin-là, je n’avais pas les yeux en face des trous comme on dit. Je n’ai pas pu me reposer dans le train, car je devais préparer la réunion et, de toute façon, l’ambiance du wagon chargé de travailleurs comme moi n’incitait pas à la détente. En outre, notre train est arrivé en retard et j’ai pris le métro dans le mauvais sens. Il faisait très beau et très bon par contre. Le métro était vide comparé au métro parisien et, en bonne Parisienne, je me suis demandé s’il n’y avait pas un problème dans la ville, pour qu’il y ait si peu de monde dans la rame. Mais non, Bruxelles a beau être une capitale européenne, voire la capitale européenne, elle fait figure de petite ville tranquille par rapport à la capitale française. Sortie du métro Schuman, je tourne le dos au fameux Berlaymont, le bâtiment sans doute le plus emblématique des institutions de l’Union européenne, et remonte la rue Froissart pour me rendre au centre Borschette qui fait face au parc Léopold. Les trottoirs de la rue sont pavés de dalles qui me font penser à de la pierre de Bourgogne et les immeubles que j’observe comportent des escaliers extérieurs comme on peut en voir à New York.

À peine dix minutes de marche et me voilà en train de faire la queue pour accéder à l’entrée du bâtiment. Décidément, j’ai mal géré mon timing. Je suis en retard et il va falloir encore patienter au moins un quart d’heure. C’est sans compter les difficultés inattendues. Premièrement, je ne figure pas sur la liste des intervenants et on doit aller chercher une secrétaire de la réunion qui certifie en personne que j’ai le droit d’entrer et qu’il y a eu un loupé dans la transmission d’informations. Elle n’est pas francophone de naissance et a des difficultés à se faire comprendre par le staff de la sécurité. Je suis navrée de lui causer ces ennuis. « I’m so sorry » avec un sourire un peu crispé. Et puis, difficulté numéro deux. Passage des sacs et valise aux rayons X. Comme à l’aéroport. « Madame, vous avez une clé à molette dans votre sac ». « Oui, c’est normal, le rétroviseur de mon scooter a tendance à se dévisser régulièrement ». Hésitation. On me laisse entrer. J’arrive dans la salle. Je suis confuse. Je suis nouvelle dans le groupe, mais heureusement, les discussions ont commencé depuis 20 minutes et ils sont tous concentrés. Je fais l’air de rien. Je souris à ceux dont je croise le regard et salue mon collègue français assis avec moi derrière le panneau « France ». À chaque fois qu’on prendra la parole, on nous dira « Yes, France » et je me demande si on répond bien à l’idée que les autres se font du bon français. C’est quoi d’ailleurs l’allure du bon français pour les étrangers ? On est à côté de deux filles qui représentent l’Espagne et qui ressemblent bien à des Espagnoles. Mais tout ça, c’est un peu cliché. Certes elles sont toutes deux brunes aux yeux noirs et à la peau mate. Mais j’ai connu des Espagnoles aux yeux bleus. Elles participent beaucoup à la réunion en parlant avec un fort accent roulé de R et tout en bruit de gorge que je ne saurais pas reproduire. Le grec est à côté d’elles le seul représentant de son pays. J’aurai du mal à le comprendre. Quelques heures plus tard, les Espagnoles me proposeront du chocolat aux noisettes. Les représentants de la Commission me font un signe de tête auquel je réponds timidement. J’essaie de reconnaître leur nationalité et puis, très vite je me concentre sur les sujets techniques, même si au passage, la Suédoise n’a pas l’air suédois et l’Irlandaise parle beaucoup trop vite avec un accent très marqué. J’en profite pour me dire que, depuis le Brexit, l’anglais ne devrait pas être autant prioritaire dans les réunions sans traduction. Le français est une des langues de l’UE. Cela me laisse des traces de perplexité dans les nœuds de mon cerveau. Et puis, les heures passent, les présentations s’enchaînent. Je finis la journée un peu fourbue avec un grand besoin de prendre l’air. Je pars à pied en direction de la Grand-Place à une demi-heure de marche e je la trouve toujours aussi belle et féerique. Je remarque aussi que Bruxelles porte une odeur de friture un peu écœurante qui contredit mes envolées lyriques. Je louche quand même sur les cornets de frites et les gaufres à étages, mêlant chocolat, chantilly, fruits rouges. Finalement je laisse tomber tout ça et marche le nez au vent.

De toute façon, je suis claquée et demain la réunion recommence.


 

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