Porc-épic israélo-palestinien
Anne Poiré Guallino
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Bernard évoque sa « Désespérance géopolitique ». Nous la partageons tous, j’imagine. Il est évidemment indiscutable, et facile d’être scandalisé par la danse de Saint-Guy du monde, surtout depuis notre canapé, en France, pour l’instant encore bien tranquillement installés… Mais plaçons-nous le désespoir au même endroit, et sur le même curseur ? Je ne peux me retenir de réagir à certaines lignes de ce billet. Je me suis tue lorsqu’il a été question il y a peu de l’adaptation du livre du Dr Izzeldin Abuelaish, car je n’ai pas vu ce film Je ne haïrai point. Néanmoins, j’avais déjà failli envoyer un message, afin de nuancer le propos, expliquer comment je ressentais la possibilité que certains « symboles de dignité » soient de la dangereuse potentielle propagande. Chaque vie perdue pendant ces conflits me rend infiniment triste, de part et d’autre, mais dire qu’un médecin de Gaza constitue un « contrepoids à la cruauté », c’est désigner UNE cruauté dans un seul camp. Et rien n’est moins simple, à mon avis.
Je sais pourtant que, pour continuer à bien s’entendre avec ses amis, mieux vaut éviter les discours politiques (et d’argent, et de religion…) Je pourrais garder ce billet dans mon journal et ne pas l’envoyer au blog Grains de sel. Mais je crois que, parfois il est nécessaire d’exprimer ce qui nous ronge…
Et j’ai honte aussi de mon silence.
Bien sûr, nul ne peut cautionner la mort des Palestiniens. De même, exactement, que nul ne peut éviter d’être horrifié par la violence extrême, barbare, du 7 octobre 2023 et par la montée effrayante de l’antisémitisme, qui arrange bien les membres fanatiques du Hamas et quelques autres « Frères » pleins de haine… Lorsque j’ai lu l’article de Madeleine R. sur ce « médecin pour la paix », je n’ai pas pu m’empêcher de penser qu’il y avait quelque chose relevant de l’endoctrinement, orienté, dans cette peinture si idéalement positive, qui oublie les exactions commises par le Hamas, la complicité d’extrémistes, et voudrait faire croire que la férocité n’appartient qu’à un seul camp. Victimes, bourreaux : viols, otages, destructions, attentats, blessures irrémédiables, morts inutiles, il est irréfutable que les populations civiles souffrent. Des innocents sont injustement immolés, sacrifiés.
Et puis, ce matin, je lis ton billet, Bernard.
Comme toi, j’ai du mal, de plus en plus de mal, à supporter ce qui se vit en Palestine, mais aussi ailleurs, au Soudan, au Yémen, en Syrie, contre les femmes afghanes, iraniennes, et tous ces martyrs, suppliciés… C’est intolérable ce que l’humain peut faire subir à d’autres humains. Et de ce fait, j’ai du mal, aussi, lorsque des Juifs du monde entier, de France, d’Allemagne, des É.-U. ou d’ailleurs, sont amalgamés, visés, uniquement, parce qu’ils sont nés juifs. Nés, par hasard, comme d’autres sont nés, par hasard, dans des familles d’autres cultures et confessions. Et parfois même devenus laïcs, athées, par la suite… Cette fois par choix. Mais accusés tout de même. Visés.
Je ne suis pas juive. Je ne suis pas arabe.
Je ne suis pas israélienne. Je ne suis pas palestinienne. Mais je me sens et juive et arabe, et israélienne et palestinienne : je ne veux pas me laisser manipuler ni par le Hamas ni par d’autres extrémismes.
Employer le terme « génocide », c’est grave.
C’est idéologique.
C’est à la cour pénale internationale, à la justice de qualifier les abjections qui se produisent actuellement, et c’est prendre le risque que ce mot perde son sens, réel, que d’en abuser et de l’accoler, ainsi, aux abominations qui se vivent au Moyen-Orient. Si Israël avait voulu décimer totalement le peuple palestinien, je pense que Netanyahu, corrompu et belliqueux comme il l’est, aurait pu le faire, depuis longtemps. J’ai cru comprendre que les Israéliens annoncent leurs tirs, demandent à la population de se déplacer, avant de bombarder. Je prends le risque de heurter beaucoup de lecteurs de ce blog, mais si je me tais, encore, qui osera ouvrir la bouche ?
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Tu plaisantes au sujet de ton addiction au journal Le Monde, Bernard. Personnellement, je lis plus régulièrement Charlie-Hebdo. Excellent édito de Riss du 21 mai 2025, dans le numéro 1713 « To be or not to be génocide ». Il réfléchit, et écrit : « Cela ne signifie pas que ce qui se passe là-bas ne pourrait pas faire l’objet de poursuites judiciaires. » Et sa chute : « Mais il faut arrêter d’utiliser le mot “génocide” à tort et à travers pour régler des comptes politiques, attirer l’attention médiatique ou, pour certains, prendre leur pied en accusant les Juifs d’être les égaux des SS. Le génocide est un crime hors du commun et rare. Son exploitation politicienne affaiblit sa spécificité juridique, ce mot aura été usé jusqu’à la corde et, entre la météo et deux matchs de foot, on ne se rendra même plus compte de son existence. Une autre forme de négationnisme, mais cette fois par la banalisation. »
J’écoute aussi souvent Sophia Aram, que je trouve très courageuse.
En danger, de la liberté qui est la sienne. Surveillée…
Quand ils se sont attaqués à Israël, beaucoup n’ont rien dit. Depuis qu’ils s’attaquent aux Juifs hors d’Israël, beaucoup ne disent toujours rien. Après, ils se sont attaqués aux Roux, et beaucoup ont continué à ne rien dire. Et puis ils se sont attaqués aux Jambes Courtes, aux Longs Cous, et beaucoup n’ont toujours rien dit… Quand ils sont venus chercher Bernard, et Madeleine, et d’autres, il n’y avait plus personne, pour les défendre.
Moi, j’étais morte depuis longtemps, parce que, Don Quichotte, j’avais bataillé en vain contre trop de moulins.
Oui, Bernard, je partage cette désespérance géopolitique. Mais attention à ne pas se tromper de cibles. Les mots ne sont pas innocents. Tu parles de « pudeur » à se risquer à utiliser ce mot. Pour moi, le problème n’est pas de l’ordre de l’impudeur. C’est plutôt une question de « raison ». Comme au siècle des Lumières. Il faut parfois savoir être nuancé. (Je ne le suis pas, par tempérament.) Mais là, vraiment, je crois que la prudence s’impose !
Rien n’est simple, dans ces effroyables situations…
Je réagis ici en tant qu’humaniste, citoyenne du monde, mais aussi en garante de la langue : les mots ont un sens.
Comme l’écrit Pierre dans « Chroniq’hebdo | De la famille, de la désespérance et de la poésie », il ne reste qu’eux. J’aime Yannis Ritsos et Murielle Szac, qu’il nous propose en un baume apaisant, face aux horreurs du monde, et j’apprécie aussi « Le dormeur du val », « Le déserteur », « Les joyeux bouchers », plus classiques, et tant d’autres poèmes encore, indispensables.