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Grains de sel
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Blog créé par l'Association pour l'autobiographie (APA) pour accueillir les contributions au jour le jour de vos vécus, de vos expériences et de vos découvertes culturelles.
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22 septembre 2025

Café philo-1

Christina Schwab

 

2020 — C’était pendant le/la COVID. Deniz, une jeune femme, d’origine turque, double master en philosophie, caissière à la Migros pour survivre entre deux sessions universitaires, a décidé d’ouvrir un « café-philo » dans notre village. Elle a loué un tout minuscule local ouvrant sur un jardin. Nous nous croisions souvent, elle nous y a invités. Bien sûr, à notre âge, nous ne nous engageons plus sans garanties. Nous l’avons donc conviée à boire le thé, histoire de voir ce qu’elle avait dans le ventre. Son enthousiasme, sa chaleur, sa vivacité, sa gentillesse, son sens de l’accueil d’autrui étaient tellement communicatifs que nous avons décidé de la rejoindre. Tout en relevant le paradoxe que ce sont souvent des étrangers qui font bouger les choses dans notre pays. Ce n’est pas la première fois que j’en faisais le constat. Sommes-nous sclérosés à ce point ? Apparemment oui, et cet apport d’énergie, de sang neuf, si j’ose dire, nous est bénéfique. 17 mars 2020, premier confinement. Nous avons rejoint Deniz en juin, je crois. Le café-philo était l’endroit de la rébellion. Nous nous sentions comme les premiers chrétiens, obligés de nous cacher. Nous gardions l’esprit critique, nous essayions de comprendre, puis de dénoncer les hérésies gouvernementales, de mettre le doigt sur les manipulations plus ou moins grossières. Nous pouvions parler en toute liberté et nous sentir moins seuls. Enfin. Parce que depuis 2016 ; depuis les premières révélations de colapsologie, puis, plus tard, les atteintes de solastalgie… après avoir écouté Pablo Servigne, Franck Lepage, Annie Lacroix Riz et beaucoup, beaucoup d’autres, mis à jour nos notions de géopolitique, nous en avions bien besoin (de nous sentir moins seuls). Le café-philo est arrivé au bon moment dans nos vies. Bien sûr, pendant le confinement, nous avions refait le monde en solo et étions certains qu’après ces trois mois d’enfermement le monde allait changer en mieux et que plus rien ne serait comme avant… Que c’est beau la naïveté !

 

Au début nous étions jusqu’à 20 personnes dans ce local de 3 m sur 4 m meublé d’un petit canapé et de quelques chaises. Jean-Paul a contribué à la décoration avec quelques tableaux. Les séances, ouvertes également aux migrants de l’Evam (Établissement vaudois d’accueil aux migrants), étaient assez animées, bien que souvent un peu « Tour de Babel ». Deniz faisait la traductrice, aussi bien des questions philosophiques que des poètes turcs qu’elle nous apprenait à savourer. Petit à petit notre groupe s’est réduit. Les migrants ont migré ailleurs, une fois leur permis de travail et appartements acquis. Deniz a, de son côté, obtenu un emploi à la Confédération en tant que traductrice, pour les migrants justement. À journée faite, elle traduit les horreurs que ces pauvres gens ont traversées avant d’aboutir chez nous, où ils attendent désormais anxieusement l’accessit qui leur sauvera la vie. Ou pas. Nous ne l’avons plus vue beaucoup.

 

Du groupe d’origine, certains sont partis, d’autres arrivés et désormais nous sommes un noyau « dur » d’une dizaine de personnes qui nous réunissent tous les quinze jours, le vendredi de cinq à sept. Le dernier café-philo du mois est suivi d’un souper canadien. En quatre ans, nous avons creusé d’innombrables sujets. De la solitude à la folie, en passant par le deuil, la peur, l’amour, la liberté, la révolte, la peur de la maladie… et j’en passe. Certains d’entre nous sont croyants, d’autres totalement allergiques à toutes formes de dogmes. Au début, nous avons bien tenté de nous accompagner de textes de philosophie, mais bien vite, du fait de nos apprentissages diversifiés, nous avons laissé tomber les textes et nous philosophons désormais en toute liberté sur des sujets que nous choisissons d’une séance à l’autre. On pourrait qualifier nos rencontres « de groupe de parole », mais après tout, si la philosophie est : « une démarche qui vise à la compréhension du monde et de la vie par une réflexion rationnelle et critique » (merci Wiki), c’est bien un peu de cela qu’il s’agit, n’en déplaise à Platon, Kant et Wittgenstein…

 

L’avant-dernière séance traitait de la construction des liens sociaux et, à contrario, celle de ce dernier vendredi de la rupture desdits liens sociaux. La séance fut mouvementée. Comment ressentez-vous une rupture, un rejet d’amitié, un abandon ? Comment faire le deuil de toutes ces fractures, séparations, arrachements ? Comment pardonner et réinitier une amitié trahie ? Chacun d’entre nous y est allé de son expérience. En partant du cordon ombilical, jusqu’à la rupture unilatérale d’un contrat de travail, l’ami qui ne donne plus signe de vie sans aucune explication, les nombreux suicides de proches, les mères qui abandonnent leur famille sur un coup de tête, les disparitions soudaines opportunistes, les ruptures amoureuses signifiées par simple texto… Il y a de quoi alimenter la machine.

 

Bien que nous soyons tous des enfants du Baby-boom, n’ayant connu ni la guerre, ni les restrictions, ni la faim, ni la peur de tout perdre, contrairement à nos parents, nous nous sommes rendu compte à quel point nous étions malgré tout des écorchés vifs. Prenant un peu de distance, je nous voyais tous aussi vulnérables, fragilisés et désemparés qu’une bande de gamins. Des gamins qui ne se reconnaissent plus dans ce monde émergeant. Des gamins aux cheveux blancs, effrayés par la nuit qui tombe et cherchant, ensemble, le bouton de la lumière…

 

Commentaires
A
Le "souper canadien" serait-il à la Suisse notre "auberge espagnole", chacun apportant une partie des agapes ? J'aime que nos langues soient si proches, et parfois, à un détail près... manifestent leur autonomie ! Et leur vitalité...
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C
Merci Anne ! oui, c'est bien cela, à la base il s'agissait juste d'une soupe et d'un apport de pain et de fromage... tout simple, mais, bien sûr, l'humain étant ce qu'il est, la frugalité en cuisine est une douce illusion...
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