Chroniq’hebdo | Du poids des mots
Pierre Kobel
/image%2F1169248%2F20250914%2Fob_26d1cb_logo-chroniqhebdo.jpg)
Faut-il réformer l’orthographe ? Question battue et rebattue à propos de laquelle les Français polémiquent sans fin. Dans Télérama le linguiste Bernard Cerquiglini tente, sans se faire donneur de leçons, de cerner le problème. Faisant l’historique de la construction de notre langue, il en démontre les inévitables évolutions, le grand écart entre les tenants d’une réforme qui tend à rapprocher l’orthographe de la phonétique et les conservateurs attachés à un patrimoine qui serait inviolable. Beaucoup d’écrivains sont de ces derniers qui ne veulent pas voir toucher à leur matière première. B.Cerquiglini souligne aussi les ambiguïtés de notre langue. Il dit : « Comment distinguer à l’oreille “saint”, “ceint”, “seing” ou “sain” ? En italien, cela donnerait santo, cinto, cartello,sano. »
Et je le rejoins complètement quand il affirme que toute réforme du français ne peut passer que par la pédagogie, donc par l’école. Là encore, elle n’a pas su être à la hauteur. Reconnaissons-le. Ce ne sont pas les lubies de nos ministres successifs de l’Éducation nationale qui peuvent apporter une solution. Jamais cette suite de décisions à courte vue ne pourra résoudre une problématique qui demande une réflexion et des engagements de longue haleine.
/image%2F1169248%2F20250914%2Fob_341ed9_20250915gds-mots-pkobel-chroniq-hebdo2.jpg)
Je suis de ceux qui ont eu la chance d’aimer l’école et d’y rencontrer des enseignants qui m’ont fait m’y sentir bien. Parmi ceux-là, un professeur de français, en sixième, il s’appelait monsieur Lesergent. J’ai retenu de lui combien l’apprentissage de la langue peut être un jeu quand il se fait par le biais de l’invention, des calembours, des moyens mnémotechniques plutôt que par l’ingurgitation de règles étranges et sans explications. Une leçon qui m’a servi durant toute ma carrière d’instituteur avec des petits de maternelle. Si je me suis toujours évertué à leur parler clairement et correctement, je l’ai aussi fait dans le sens de l’enrichissement de leur vocabulaire et de la perception de différents niveaux de langue.
La difficulté des mots quand il s’agit de lire et d’écrire, je la mesurais, il y a quelques jours, en regardant sur France 2 le magazine J’ai pas les mots. Ce genre de programme, au-delà de son côté « vitrine », a le mérite de mettre en exergue un sujet trop souvent transparent aux yeux de ceux qui n’en souffrent pas : l’illettrisme. Durant huit semaines, un groupe de personnes de 20 à 70 ans qui en souffrent font un parcours combatif pour en sortir. À les regarder passer les challenges qui leur étaient proposés, à voir comment ils cherchaient des solutions pour compenser les manques qu’ils subissaient, je n’ai pu m’empêcher de me sentir privilégié de la culture qui est la mienne.
Je sais aussi que les mots sont une arme. À l’heure où les jeux de pouvoir et les ambitions personnelles viennent de nouveau de faire tomber le gouvernement, ce sont les tenants des mots, ceux qui en ont la maîtrise qui font proliférer une radicalité contraire à une véritable démocratie. Instiller de la violence dans le discours à coups d’insultes, de déformations et de mensonges, c’est le propos délibéré des politiques et des médias qui leur sont redevables pour conduire l’esprit des gens dont la langue est la plus pauvre, à la haine et au rejet de la différence, au refus des échanges et des alliances. C’est aussi exprimer un profond mépris pour eux.
*
Je veux finir par une double satisfaction qui tient aux mots de ce blog. Aujourd’hui Grains de sel a dépassé les 1400 articles et cette chroniq’hebdo est la 200e. Merci à tous les contributeurs de leurs envois qui, de jour en jour, nourrissent ces pages et plus personnellement, merci à tous ceux d’entre vous qui me lisez chaque semaine.
Internet
-
Wikipédia | Bernard Cerquiglini
-
Bernard Cerquiglini | À qui la faute ? - Folio/Gallimard
-
France 2 | J’ai pas les mots