Jeu, set et match
Christina Schwab
1995 - Ce qu’il y a de bien avec la fumée d’une cigarette, c’est qu’elle monte. En fait, c’est traître et insidieux parce que ça dit le contraire de ce que ça fait. La fumée monte au ciel, mais moi je m’enfonce en enfer. Voilà qui est tout à fait représentatif de notre parcours commun. Aux prochaines fraises il y aura plus d’une décennie que je l’aurai quittée ma chère cibiche. Aujourd’hui encore, son odeur, quand elle est concentrée, et froide, me dérange. Il arrive cependant qu’au détour d’un chemin elle réveille en moi quelque vieux souvenir. Quelque tendre pensée. La clope que je volais dans le paquet maternel et fumais, fenêtre grande ouverte (mais comment auraient-ils pu la sentir puisque mes deux parents étaient fumeurs ?), toutes lumières éteintes sur la nuit méditerranéenne habitée de cigales, de grillons et d’étoiles. Impossible ou presque par contre, d’en allumer une, même à quatre mains en tipi, sur ce voilier en pleine tempête. Mais quelle victoire d’y arriver en dépit des éléments ! Une fois le piège de la dépendance solidement refermé, j’ai fumé à la chaîne pendant des années. Forçate consentante à mon corps accueillant et très mécontente pour autant de raisons. Avec, assez souvent quand même, des souvenirs plus intenses que d’autres.
Ainsi la cigarette qui m’a permis de calmer le tremblement de mes genoux, à ce premier rendez-vous d’amour. Ainsi celle qui me réchauffait si bien, avant le boulot, à l’abri d’une porte cochère. Ainsi celle qu’on allume après l’amour, quand vient le moment de parler. Je l’ai appréciée aussi chaque fois, dans le stress des heures supplémentaires, quand on courait partout pour essayer de boucler au plus vite. Je l’ai savourée à Londres, quand c’était encore légal, au cinéma – et je n’ai pas aimé du tout, parce que tout le monde faisant pareil, on ne voyait plus le film derrière l’écran de fumée ! Je l’ai prise, cigarette-cadeau, après mon premier accouchement. À cette époque-là, je ne succombais qu’une fois par semaine. Et le manque faisait exploser la joie des retrouvailles comme la chaleur qui envahissait les entrailles.
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Cigarette prison camouflée dans des endroits hostiles. Odeur traîtresse. Moult fois nous nous sommes séparées, pour des périodes plus ou moins longues. De fait, je n’ai jamais arrêté d’arrêter. J’ai dépensé presque autant d’argent en produits de compensation (chewing-gums, patchs, voire séances d’hypnotisme), que pour continuer à fumer. J’ai même brûlé un cierge à Lourdes, rien n’y a fait. Elle a séché mes larmes plus d’une fois, et calmé mes nerfs tout aussi souvent. Renfermant au plus profond de moi mes remords autodestructeurs.
Et puis un jour, l’Amour est arrivé. Avec un grand A et beaucoup de fumée. Au commencement on l’a appréciée ensemble, exagérément, abusivement. Cigarette amour, cigarette café, cigarette philo, pendant des heures, des mois, des années. Et ce fut merveilleux. Un jour, pourtant, on a senti qu’il nous faudrait nous passer d’elle. Qui devenait trop encombrante. Voire dangereuse lorsqu’une quatrième promesse s’ajouta à notre trio existant. Un tout nouveau petit d’homme pointait le bout de son nez. Il était plus que temps de se calmer. D’ailleurs financièrement, nous n’allions bientôt plus pouvoir assumer.
Lors donc, un paquet entier est parti en fumée, la nuit des grandes résolutions. La semaine suivante, nous nous sommes offert le cinéma en plein air. Pour couronner le jour « J » en fumant les dernières, c’est le sulfureux Francis Ford Coppola qui accompagna nos derniers faux pas avec son Dracula. Sur la route du bord du lac, petits poucets pleins de bonne volonté, nous avons semé les restes du paquet. Nostalgie.
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J’ai tenu bon longtemps. Et puis un jour, alors que frémissait trop fort une pleine casserole de pâte de coings, mes nerfs m’ont lâchée à mesure que me brûlaient les bulles explosives et vicieuses qui giclaient dans tous les sens. J’ai fini par descendre l’escalier en courant pour acheter une cigarette à la serveuse du bistro d’en face. À un franc la tige, ça mettait le paquet à vingt francs suisses ! Même nos plus audacieux percepteurs n’avaient pas osé ce coup-là ! Et ainsi de suite, chaque semaine, jusqu’à l’accouchement. Un fils nous est né. Beau comme… un bébé. J’avais bien travaillé. Je méritais une cigarette. Nous étions le 23 décembre 1995, j’ai continué à fumer jusqu’au 31. Modérément, mais quand même. Et puis, fraternité universelle ? Consensus de culpabilité ? J’ai rejoint les deux tiers des fumeurs de la planète dans ce grand élan expiatoire, ce grand espoir d’y arriver, et cette nuit-là, dernières de l’année, fut la dernière aussi où j’ai vu ma fumée s’envoler, sans regret. Deux mois plus tard, j’ai craqué. Une crise d’angoisse plus forte que les autres (bébés insupportables, déclaration d’impôts) a eu raison de ma bonne volonté, et la tension est montée, trop dure à supporter. J’ai enfilé rageusement mes bottes et mon manteau et j’ai grimpé, en courant presque, la pente de ma rechute aux enfers. Jetant par-dessus bord toutes mes bonnes résolutions, des heures, des semaines, d’efforts et de frustrations, et me résignant d’avance à un avenir malsain, enfumé et coupable. Arrivée au bout du village j’ai couru vers l’épicerie. Elle est tenue d’ordinaire par un brave père de famille qui s’occupe à la fois de sa boutique et de ses quatre enfants. On le trouve toujours, soit chez lui, soit au magasin. Je sais pouvoir, même s’il est en pause, le convaincre de se laisser fléchir et de me vendre la drogue à laquelle j’accorde ce pouvoir de vaincre mes angoisses. Enfin arrivée au bout de ma course, j’ai repris mon souffle et levé les yeux. Sur la porte de l’épicerie le panneau FERMÉ, sans doute l’unique, le seul de toute cette année-là, m’a explosé au nez. Et c’est en pleurant toutes les larmes de mon corps que je m’en suis retournée vers les miens.
Le Diable en rit encore.
Mais moi, je fus sauvée.
Rira bien qui rira le dernier !