Chroniq’hebdo | Des caresses du monde et de ce qui aide à vivre
Pierre Kobel
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Y a-t-il de la sagesse à vouloir égrener ici chaque semaine ses actes et ses pensées, si légitimes et honorables soient-ils (je vous laisse méditer sur tout ce que je ne laisse pas transparaître) ? Je ne fais que me laisser aller au fil de l’écriture sans autre prétention, j’ai peut-être seulement le tort de ne pas assez caresser le monde.
Caresser le monde, c’est le titre du nouveau livre de notre amie apaïste Emmanuelle Tabet, livre qu’elle sous-titre Éloge du carnet. Depuis plusieurs jours, je l’emporte partout avec moi et j’essaie comme elle d’« accueillir le silence, (de) s’ouvrir à l’infime, à un battement d’aile, au tremblement de l’herbe, au murmure des pins, à ce qui disparaît, à ce qui résiste. » Vous étonnerai-je si j’écris qu’entre ses propres réflexions et les nombreuses citations qu’elle essaime au fil des pages, mon appréhension en poésie de l’existence et du monde s’y retrouve ? C’est à travers cette mise en lumière tamisée de l’infime, cette saisie tendre de l’instant et l’attente de ce qui va advenir que je retrouve cette paix si souvent malmenée par notre environnement.
Je la cite encore :
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« Dans ses carnets manuscrits, Emaz évoque la “disponibilité exemplaire” de la note qui permet aussi d’accueillir les temps perdus, ces moments de flottement, d’attente vague. Il faut en effet, écrit-il, accepter ces moments où rien n’arrive, “se défaire assez pour laisser advenir”, ne pas “forcer le passage aux mots”, ne pas vouloir “aboutir”.
Griffonner sur son carnet dans ce temps de latence, c’est demeurer disponible à ce qui se fait en nous lorsqu’on ne fait rien. C’est faire confiance au temps qui “tamise les mots”.
Accepter de mettre en mots ces moments improductifs, en apparence vides, serait peut-être une façon de laisser place à une poétique de la mauvaise herbe – cette mauvaise herbe qui pousse dans les interstices de l’emploi du temps, dans ces espaces d’abandon et de désœuvrement où germent, si on laisse faire, des pensées nouvelles et de nouveaux récits. »
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Cet art du carnet me ramène à ma pratique personnelle quand je regarde l’accumulation de ceux que j’ai dans des boites, beaucoup en attente d’un usage, d’autres déjà destinés à un chantier d’écriture avec seulement quelques notes esquissées, des mots qui en attendent d’autres, carnets de silence et de promesse autant que de discours qui risquent d’être vains.
Tandis que j’écris, l’arbre qui se trouve devant ma fenêtre berce ses feuilles sous l’effet d’un vent léger, pauvre nature livrée aux effets de la circulation incessante qui se fait à ses pieds. Je voudrais qu’il me soit plus familier, savoir à quelle espèce il appartient, quel dialogue il entretient avec les volatils urbains qui viennent se balancer sur ses hauteurs. Je mesure là combien je passe à côté d’une mise à disposition de mon esprit au monde et combien cela est nécessaire quand des pans entiers de nature disparaissent sous les coups de boutoir de l’économie et de l’exploitation de l’espace naturel.
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Je reste dans les mots et dans la poésie quand j’ai le plaisir de remettre en ligne La Pierre et le Sel, le blog de poésie que je tenais depuis 2011 et que la fermeture inopinée de la plate-forme que j’utilisais pour ce faire a mis la clé sous la porte. Quelques semaines de réflexion et me voici revenu à ma pratique de passeur qui est nourrie par ma lecture quotidienne des poètes et la conviction répétée que, si la poésie ne sert à rien, elle ne peut pour autant pas faire de mal et on vit bien mieux avec.
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« Mais pourquoi je vous raconte tout ça ? » (ELC)
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