Comment j’ai réussi à prendre ma retraite de ma retraite
Kata
Lorsque j’ai pris ma retraite de mon emploi de conseillère auprès des jeunes d’une Mission locale, j’ai cherché comment passer mon temps devenu libre tout en restant active. J’étais en contact avec le Réseau éducation Sans Frontières (RESF) pour les jeunes étrangers que je rencontrais lors de mes sorties dans les « quartiers », déjà dits « difficiles » il y a plus de 20 ans, avec les éducateurs de rue d’une association partenaire. Mais n’ayant plus ni enfants ni petits enfants encore scolarisés ici, j’allais avoir beaucoup de mal à m’intégrer, car le Réseau est constitué de collectifs d’école. J’ai entendu parler d’une association qui venait tout juste de déposer ses statuts pour aider les étrangers en organisant des parrainages, du soutien administratif, des cours de français et des activités. C’est excellent, me dis-je, je vais pouvoir continuer mon travail d’intégration.
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Voilà donc 18 ans que j’occupe sainement mon temps libre de retraitée bénévole. C’est parfois difficile, même de plus en plus difficile suivant les directives des ministres de l’Intérieur concernant les étrangers. Mais c’est là qu’on mesure la force des associations unies, déterminées, aidées par des avocats que certaines situations révulsent tant elles sont contraires au droit. Ils gagnent souvent au tribunal administratif et les juges exigent de la Préfecture le respect de la loi.
Mon esprit rebelle de fille de migrants trouve dans mes actions associatives de quoi s’exercer. Mais j’ai l’impression maintenant de vivre ce que mes parents me racontaient de leur vécu pendant la guerre, ce à quoi ils avaient échappé grâce à la solidarité de Français : la chasse aux étrangers, surtout juifs, l’enfermement dans des camps de ceux qui étaient attrapés, et leur expulsion définitive. Bien sûr les expulsions actuelles, suite à une Obligation de Quitter le Territoire Français (OQTF), ne ressemblent en rien aux déportations de l’époque dans des wagons à bestiaux. Ce qui ressort quand même, c’est l’idée de débarrasser le pays des étrangers, qui y vivent et même s’ils y travaillent.
Quelque temps après la mise en route de l’association, à quatre « vieux et vieilles », nous concoctions une lettre d’information, et l’envoyions par courriel ou par courrier papier pour celles et ceux qui ne nous avaient pas donné leur adresse mail. Cela a duré quelques années. Puis est arrivée une jeune retraitée qui nous a carrément mis à la porte de la commission communication en ce qui concerne la rédaction et la diffusion de la lettre de l’association. Elle avait été formée à utiliser un site spécifique « lettre d’information ». D’accord, c’était moderne, joli, mais elle voulait faire tout toute seule.
Pourtant, j’avais posé une question : est-ce que la « spécialiste » communicante sait ce que signifie « sémiologie de l’image », ce que peut vouloir dire une photo ? Derrière l’image, il y a toujours une signification, inconsciente ou voulue par le photographe. On ne peut pas ne pas en tenir compte…
Passent les années… passent.
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Le 1er novembre dernier, la nouvelle lettre d’information de l’association présente la photo de deux nouveaux services civiques. Un garçon et une fille. La fille porte un sac de toile à l’épaule, sur laquelle sont dessinées des bombes tombant sur le mot Gaza écrit en gros. Je n’ai rien bien sûr contre la défense des Palestinien.nes au contraire, mais il faut respecter certaines règles. Sur la 1re page du site de l’association est indiquée sa « raison d’être » : elle « est « laïque, indépendante sans appartenance politique, communautaire ou religieuse. » Je fais remonter aux instances dirigeantes ce que je considère comme une incongruité et je joins l’article du droit des services civiques spécifiant :
La personne volontaire est soumise aux règles des services de la personne morale agréée auprès de laquelle elle accomplit son service civique. Elle est tenue à la discrétion pour les faits et informations dont elle a connaissance dans l’exercice de ses missions. Elle est tenue également aux obligations de convenance et de réserve inhérentes à ses fonctions.
Respecter des principes de neutralité permet de recevoir dans l’association des étrangers de toute nationalité, toute religion ou sans religion et de tous les aider dans leurs différentes démarches, sans discrimination.
Pourquoi les personnes intéressées par la défense des Palestiniens n’iraient pas manifester et participer à toutes les actions qu’elles veulent, mais en dehors de l’association, pour respecter sa définition ?
Bref, mes remarques ont-elles porté ? Dans un sens, oui, après pas mal d’explications, les instances dirigeantes ont reconnu que la photo n’aurait pas dû être validée. Je me serais bien contentée de cette réponse, mais il y a une suite : je suis accusée de faire de la discrimination. Quel genre de discrimination ? Moi qui prêche la neutralité active pour un accueil inconditionnel… Je ne sais pas. Faut-il que j’attende la décision du Conseil d’Administration, qui devrait me donner des explications, suivies certainement d’un blâme et d’une punition ? J’en ris d’avance, le CA pourra dire n’importe quoi, j’ai décidé de partir. Attendre ne servira à rien. Personne n’est irremplaçable, enfin si, puisqu’on manque de bénévoles spécialisé.es en droit des étrangers. Eh bien tant pis, il fallait y penser avant.
Place aux jeunes ! Enfin, jeunes… jeunes retraités, disons aux nouveaux, par rapport aux anciens retraités encore actifs. Les vieux devraient donc laisser la place aux jeunes qui savent tout mieux.
Je constate que, parfois, il y a un fossé entre les jeunes et les vieux, plutôt entre celles et ceux qui voudraient travailler ensemble, quelles que soient les différences, âge ou culture, pourvu que règne un respect réciproque entre personnes dans le milieu duquel elles évoluent et les personnes qui savent tout et rejettent celles qui ne pensent pas comme elles. Si on s’en réfère au mot « con » très à la mode en ce moment, je reprends une phrase de Frédéric Dard : le signe de notre époque, c’est que les vieux cons sont de plus en plus jeunes.
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Je vais donc envoyer une lettre annonçant mon départ. Ces 18 ans ont été très formateurs sur le plan social, culturel, relationnel, comme sur le plan de la recherche de solutions, de l’entraide indispensable et de la solidarité.
Je prends ma retraite de ma retraite et pourrai enfin profiter de mon temps redevenu libre. Je vais pouvoir suivre des cours à l’Université Inter Âge, car il n’est jamais trop tard pour s’instruire, aller au cinéma, visiter les musées, tout ce que je n’avais plus le temps de faire ou ne faisais plus par une fatigue physique et mentale pesante et persistante.
Qui a écrit dans son texte, il n’y a pas longtemps, cette phrase applicable à ces jeunes retraité.es : « Les gens savent tout et rien d’autre » ?