Chroniq’hebdo | De Claudette Colvin, des paysans, de l’écriture de soi et de Paul Valet
Pierre Kobel
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Connaissez-vous Claudette Colvin ? C’est cette jeune lycéenne qui, en 1955, neuf mois avant Rosa Parks, refusa de céder sa place à une femme blanche, s’opposant ainsi à la discrimination raciale aux États-Unis. Elle vient de mourir et, dans une vidéo, on l’entend dire : « L’histoire m’obligeait à rester assise. » Comme j’aime cette phrase ! Un simple geste et sa référence à une dignité universelle. Quand nous sommes déboussolés par les fracas et les tourments du monde, cela fait du bien.
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Ce qui fait du bien aussi, c’est la littérature. C’est ce que je me disais en terminant la lecture du Hors-champ de Marie-Hélène Lafon. Quand elle raconte la vie des paysans perdus de sa Corrèze natale, de ce pays originel qu’elle universalise par sa langue, elle me ramène à des souvenirs d’enfance, aux jours que je passais avec les fermiers voisins de mes grands-parents dans la campagne de l’Yonne. J’aurais pu écrire un texte dans la collecte des souvenirs de maisons pour évoquer ces vies campagnardes, faites de rituels, de saisons qui s’enchaînent et se répètent, d’odeurs, de chair. Aujourd’hui, il n’en reste que le désert des villages et le désespoir des agriculteurs, trompés par les lobbys de l’agro-industrie et dévorés vivant par les lois sans âme de l’Europe. Les mots de Marie-Hélène Lafon sont là pour ne rien oublier de ce monde rural délaissé.
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Littérature toujours, et là près de nos engouements autobiographiques quand je lis sous la plume de Régine Detambel dans son essai Écrire juste pour soi :
« Quel que soit son support, l’écriture, introspective ou poétique, nous rend plus humains.
L’écriture, même seulement pour soi, sans intention de publication, redonne à la main et à l’histoire de chacun sa juste place. Il ne s’agit pas de créer une œuvre, mais de se vivre pleinement et peut-être aussi de bâtir du sens. On peut se penser, se construire en se racontant, rendre sa journée vivable en traçant des lettres toutes chaudes sur un papier charnu. On peut tenter de renaître dans le simple geste de tourner une page. En revenant sur un mot et en le remplaçant par un autre, on peut éprouver le sentiment de se délester d’un poids, et surtout plonger entièrement dans l’écriture comme dans un bain régénérant. Ces activités sont parfois, pour nombre d’entre nous, les seules occupations capables d’absorber l’être tout entier, d’abolir la conscience du temps, et de nous détourner du désespoir comme de la rumination. »
Je me suis toujours défendu de tenir un journal personnel pour une quelconque vertu thérapeutique contre ceux qui dénigrent cette pratique. Mais affirmer que cela fait du bien, je le revendique haut et fort. Régine Detambel parle de médecine de velours.
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Littérature en fin quand je retrouve un poète qui m’est très cher dans un essai que lui consacre Gabriel Dufay, Paul Valet – Être fou plutôt qu’à genoux. Paul Valet, je suis passé devant chez lui durant des années sans le savoir. Le pavillon où il exerçait la médecine se trouvait sur le parcours du bus qui me conduisait au lycée et m’en ramenait. J’ai découvert cela bien des années plus tard quand j’ai découvert les textes incandescents qu’il écrivait dans l’ignorance du plus grand nombre, textes dont Maurice Nadeau disait : « Nous sommes loin, avec Valet, des beautés généralement réputées comme poétiques. Alors que plusieurs se sont vantés de faire de l’anti-poésie ou de l’apoésie, la voici à l’état pur, serrée au plus près des images, réduites aux matériaux essentiels du langage. » Né Georges Schwartz, en Russie en 1905, il sera un jeune pianiste virtuose avant de renoncer à une carrière pour la médecine et de partir sur les chemins de l’exil jusqu’en France. Durant la Seconde Guerre mondiale, il sera sous le nom de Seguin, un des principaux chefs de la Résistance au centre de la France, avant d’apprendre ensuite la fin de ses parents et de sa sœur dans les camps de la mort. Revenu dans sa banlieue de Vitry-sur-Seine, il devient le poète Paul Valet parce que, dit-il : « la pensée va au-delà de la parole et, pour exprimer ma pensée, il faut que je la soumette aux lois de la parole. Je suis donc le valet de la parole, le valet de la poésie. » Il sera l’ami des plus grands, il exercera la médecine jusqu’en 1970 et s’éteindra en 1987 après des années difficiles de souffrances physiques et psychiques. Il reste à découvrir pour beaucoup.
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Jamais
Jamais je ne verrai le havre qui m’attend
Le môle du sommeil, le baiser de la cale
Car il me faut encore réapprendre à dompter
Une langue inconnue comme une mer étale
Au plus profond de moi un enfant s’interroge
Les dieux trop lumineux mon comblé de ténèbres
Je ne sais où je vais, tant j’en suis ébloui
La dérive est mon nom, la tempête est mon lieu
Qu’ai-je donc fait pour sortir de mon rire
De cet âtre accessible à tous les reniements ?
In Nulle part
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« Mais pourquoi je vous raconte tout ça ? » (ELC)