Des ateliers d’écriture aux Journées de l’APA, et du blog Grains de sel
Anne Poiré Guallino
Lors de mes toutes premières Journées à Ambérieu, il y a près de 25 ans, j’ai participé avec enthousiasme à un atelier d’écriture. Ravie du flux de mots déclenché par cette activité, même si j’écris naturellement tout le temps, sans avoir besoin de stimulations complémentaires, j’ai compris combien cette expérience à la fois collective et intérieure, personnelle, pouvait être enrichissante. J’ai également pratiqué, comme animatrice d’ateliers, dans des conditions extrêmement variées, en France, à l’étranger, avec de tout petits enfants, jusqu’en maison de retraite, avec des scolaires, des rétifs à l’école, en médiathèque, dans le cadre d’expositions, à l’extérieur, à l’intérieur… Je propose en général six, sept pistes, qui vont déboucher sur autant de textes, en à peu près deux heures : aussi rapidement, il est impossible de viser un résultat abouti, et c’est rassurant. Tous sont limités de la même façon, par l’urgence, et de ce fait « excusés » d’avance. Jaillissent en réalité d’extraordinaires pépites.
Ainsi des émouvantes notes, universelles et personnelles, joliment décrites par Jocelyne Lafarge durant l’atelier que j’ai eu le bonheur d’animer, le 10 mai 2025, au château des Échelles, aux dernières Journées de l’APA. Puissent, à titre d’exemple, témoigner ces extraits de combien ce plaisir est intense : ces « petits papiers dont maman était friande, je les trouvais partout dans la maison. Un message sur lequel elle voulait insister. Elle pensait sans doute que, par écrit, ils auraient plus de portée. Ils se sont espacés au fil du temps et se sont éteints avec elle. J’en ai conservé quelques-uns. Ils me touchent davantage maintenant, teintés qu’ils sont d’une triste émotion. »
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On n’a pas le temps de réfléchir, de se censurer : on ne peaufine pas, on ne cherche pas à retravailler. On laisse le premier jet surgir, sans se juger, et c’est cet afflux, impétueux, qui est magnifique, car sidérant. Le résultat advient de cette vitesse même. C’est comme si on scrutait une fenêtre, donnant sur nos propres paysages. Comme l’a constaté Stéphanie Bara : « Comment cette porte a-t-elle un jour su s’ouvrir ? Comment a-t-elle su laisser passer humains, chiens, chats… ? Comment a-t-elle laissé sur le perron sabots terreux et balais ? / Elle est si petite./Les herbes si hautes. / La route si près. / Elle s’enfonce. Avalée par les ronces et le temps. / Tout me paraît beaucoup plus bas, beaucoup plus petit, beaucoup plus tout… qu’à l’époque où, main dans la main avec ma mère, ma grand-mère ou mon arrière-grand-mère, j’en franchissais le seuil, j’en découvrais le sol de ciment aux petites volutes, la cuisine et son poêle, la télé recouverte d’un morceau de velours. / Là, une de ces trois femmes me disait de m’asseoir. On me servait un sirop à l’orange dans un verre déjà collant et des biscuits bien beurrés. On me disait que j’avais grandi depuis la dernière fois. / Cette porte minuscule et fragile n’a plus le goût du sirop à l’orange. Elle a le goût de tout ce qui s’est passé entre hier et aujourd’hui. »
Ces séances autorisent la créativité, et, face au déferlement, j’admire chaque fois la qualité de l’eau qui pétille, cascade, rafraîchit. J’en bois à l’occasion quelques gouttes, j’en observe la transparence, voire l’étonnante opacité, je m’interroge sur la lumière réverbérée… Chacun conserve toute latitude, peut détourner les suggestions. Ainsi, Gabrielle de Conti est partie rapidement vers d’imprévus « Chemin(s) de traverse » : « La nuit, pour se rendre aux toilettes, il fallait traverser la grande cour dans le noir alors que les chiens qui gardaient l’écurie étaient lâchés. Je ne pouvais plus tenir. Il ne me restait plus qu’à trouver le courage de traverser cette cour surveillée par les chiens. /Ils aboyaient en me côtoyant. Je sentais leurs coups de museaux sur mes cuisses. Eux, ils sentaient ma peur bien que je fasse ma crâneuse, celle qui n’a peur de rien, marchant la tête haute, mais les fesses crispées de toutes mes forces. Allez courage ! Encore trois pas et tu y es. Ouf ! Je referme la porte saine et sauve. Dieu ! Il était temps ! »
Un lien se crée, entre les personnes présentes, parce qu’ensemble, nous avons pu vivre un intervalle intime, fort. Les textes sont lus juste après avoir été composés, en une écoute en sympathie, solidaire. Ils se font écho, s’opposent, se répondent… La musique unique de l’histoire de notre vie se fait soudain entendre, comme l’a concrétisé Stéphanie Bara dans « Les cris du silence » : « Si je ferme les yeux un instant pour ouvrir l’oreille à toutes ces vies d’avant moi, j’entends tantôt des sabots de bois claquer sur le sol, tantôt une forêt la nuit et des loups qui hurlent. J’entends aussi l’ardoise fendue de main d’homme, le blé coupé, la terre retournée, les vaches dans les champs. J’entends le son discret du fil de chanvre, de l’aiguille qui pique le tissu. J’entends des enfants qui jouent et d’autres qui se blessent. J’entends des rires d’enfants enfermés entre les murs qui entourent le jardin. Et par-dessus tout, j’entends le silence. J’entends l’épais silence entre les vies. J’entends les cris du silence qui poussent à écrire. »
Peut-être ne suis-je pas représentative de ce que sont les autres ateliers, je ne connais ni Aleph, ni les variantes à l’américaine, je parle ici uniquement de mon expérience personnelle. Certains me glissent, comme pour se dédouaner, avant de commencer : « Je déteste écrire ! » « Je ne sais vraiment pas pourquoi je me suis lancé(e). » « Ah, c’est un atelier d’écriture ? » Modestie ? Besoin de réparation ou de se rassurer ? Après, ils sont en général radieux.
Quand je suis participante, plutôt qu’animatrice, moi qui noircis du papier, beaucoup, tous les jours, c’est également un réel bonheur. J’ignore, comme les autres, ce qui va jaillir. Quelle jubilation d’aller explorer des territoires inconnus ! Le 11 mai, autre atelier, avec Stéphanie Massoni, mon amie Fabienne, et d’autres participantes, j’ai ressenti un immédiat bonheur. J’aime ce contentement de déposer des mots surprenants, la satisfaction d’être ensemble. Nous avons passé un moment inoubliable, entre larmes et rires.
Un atelier à l’APA, forcément, dans ce cadre bienveillant, ouvert à tous et à tout, est bien plus autobiographique qu’ailleurs. Il va directement à l’essentiel.
Je pense à Prescillia Hagneré, qui a écrit sur sa grand-mère maternelle, qui « vient de fêter ses 91 ans. On dit souvent que je lui ressemble et c’est une grande fierté. Malgré la distance géographique nous ayant toujours séparées, elle a été là le plus qu’il était possible. / Pourtant, à cause de la distance, je ne l’ai pas vu vieillir et moi, je ne suis plus sa si petite, petite-fille. Un jour, j’ai vu sa mémoire défaillir, ses jambes ne plus la porter, ses rides se marquer davantage. / J’ai pris conscience que, malgré tout notre amour de grand-mère et de petite fille, je connaissais si peu la femme qu’elle avait été. / Je rêverais de découvrir sa biographie, mais elle n’existe pas. / Je vais lui écrire, avec tout mon amour. »
Oh oui, chers Apaïstes, écrivons, dans ce cadre, ou en toute liberté, peu importe où, comment : avec tout notre amour.
Cet article resté en attente, depuis tous ces mois, constitue en réalité un grain de sel toujours d’actualité. Car notre blog constitue aussi ce genre d’espace de liberté.