Des eaux
Anne-Marie Didier Kleine
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J’ai toujours aimé les rivières et, dans ce journal quotidien, la rivière Seille a fait son lit et y coule de nombreux et d’heureux jours de promenade. Cette phrase d’ailleurs, semble m’avoir été soufflée par cette chanson sur la Seine qu’on chantait autrefois chez mes parents : « Elle coule, coule, coule, elle coule dans Paris… » Non que, dans mon enfance, on allât beaucoup sur les bords non aménagés de la Meurthe à Varangéville, on leur préférait les coteaux où étaient notre vigne et les vergers. Mais quand même, je me souviens de baignades et de leçons de natation organisées par mon père sur une petite plage dont j’ai oublié le nom. Ce dont je me souviens aussi, c’est de l’Ource à Landreville, Aube, où j’allais en convalescence, accueillie par deux amies de mes parents. Les bords herbeux et buissonneux et l’eau vive sur les cailloux ! Il n’y avait pour assombrir ma joie que l’horrible slip d’homme en coton tricoté que m’avaient déniché « ces demoiselles » parce que je n’avais pas de maillot. Ce maillot emprunté à un de leur ami, pour moi « un vieux » que je connaissais un peu, me dégoûtait, car, mouillé, il pendillait et goûtait sur mes jambes quand je sortais de l’eau. Et puis c’était un slip d’homme et je craignais vaguement une contagion, je devais avoir dans les huit ans ! Plus tard j’ai aimé les sources et les ruisselets des Vosges dans les prairies aux jonquilles.
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La Seille et l’Ource restent des rivières enchantées comme elles le sont dans les nombreuses chansons et contes de mon enfance avec leurs frais bords de rivières agités par le vent léger, leurs légendes d’anneaux d’or qui s’y perdent, « leurs vieux ponts de bois ou de pierre » ou les eaux du beau Danube bleu qu’on chantait au cours complémentaire et qui faisait rêver, déjà, d’Europe. La Nied française, roulant ses eaux dans le parc du château de Pange non loin de Marly, s’enchanta un jour de la remontée hors de ses profondeurs d’une statue de nymphe balancée là sans doute lors d’une révolution et dormant, immergée là pour des siècles.
Le nom de Meurthe rime vaguement avec meurtre, elle sent la mort. Pour ceux qui ont aimé mon cousin, ce mal aimé, elle reste son linceul liquide. Mon parrain, Charles Kleine, y mourut lui aussi, noyé dans ses eaux en septembre 1944 lors du bombardement par les Américains libérateurs des ponts des filatures de Saint-Nicolas et de la Meurthe alors qu’il bravait l’interdiction de les franchir. Pendant cette guerre, je faillis mourir de maladie et, pour faire baisser la fièvre, on m’enveloppait, nue, dans un drap mouillé, je me souviens de la sensation mouillée d’alors. Maintenant que j’écris, je me dis que ma mère et ma tante qui procédaient à l’opération de sauvetage devaient penser au linceul de mon frère mort quelques années avant. Et puis, j’associe la Meurthe à Varangéville, ma ville d’enfance, à la dureté du paysage minier et à la laideur des usines Solway, à Dombasle sur Meurthe,
Et la mer, celle des golfes clairs, des vacances, des rêveries sur la plage ? Elle aussi me fascine et m’effraie, comme tout paysage sublime. La mer « aux entrailles de raisin », comme écrit Paul Claudel, la mer dont la respiration calme laisse sur les plages des écumes blanches et vertes alors qu’elle peut aussi lancer des rouleaux furieux où tournoient parfois des carcasses ou même des trépassés. Une de nos amies parisiennes est revenue ainsi d’un voyage qu’elle voulut mortel s’échouer sur une plage de Borme les Mimosas… Combien de fois, levant le nez de mon livre et me haussant du coude sur mon tapis de plage, je l’ai scrutée cette mer pour repérer le ballon de la tête de Guy, du signe du poisson, montant et descendant, minuscule baigneur solitaire dans l’immensité des eaux ! La peur de ne plus le voir d’un instant à l’autre gâchait ma lecture et mon repos. Quand j’ai vu le film d’Ozon Sous le sable, j’ai vu mon histoire, celle que je craignais de vivre.
C’est ainsi que, pour moi, l’eau est à la fois fascinante et repoussante et cette ambiguïté de sentiment ne me quitte jamais. Quand mes enfants étaient sur le point de s’endormir après quelque lecture par leur père d’un Sylvain et Sylvette, d’un Lucky Luc ou d’un Tintin, avec le baiser du soir, je leur souhaitais de glisser dans le sommeil « comme dans une eau bienheureuse ». C’était la formule magique. Mais là encore il y avait comme une appréhension vague, celle de ne plus les revoir au matin, envolés avec Peter Pan.
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