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Grains de sel
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Blog créé par l'Association pour l'autobiographie (APA) pour accueillir les contributions au jour le jour de vos vécus, de vos expériences et de vos découvertes culturelles.
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29 mars 2026

Et les peupliers de la rivière

Delphine Sers

 

On longeait le Viaur et ses arbres dont les feuilles s’agitaient sous le vent ; les peupliers avaient les pieds dans l’eau, ce qui était un étonnement sans cesse renouvelé pour moi. Je les croyais éternels, car aucune sécheresse ne les menacerait jamais. Quel bonheur de les voir jour après jour s’épanouir et se métamorphoser en de vieux amis ! Encore maintenant en été, ces peupliers et leurs feuilles argentées en mouvement me renvoient à l’époque lointaine où j’accompagnais mes grands-parents au jardin de la rivière. Le Viaur se frayait un chemin sur les galets, je passais mon temps à regarder avec avidité se creuser de minuscules gouffres, tourbillonner des brindilles et inventer des passages secrets pour les truites. En amont, une chaussée dite du lapin, Dieu seul sait pourquoi un tel nom, formait un petit lac bien utile pour irriguer les fameux jardins. Du plan d’eau partait un petit canal qui passait à l’arrière, le long de l’ancienne falaise de grès rouge. À mes yeux ce canal était insignifiant, mais les recommandations de ne surtout pas m’en approcher ne manquaient pas. J’avais fini par comprendre que le danger résidait là et pas dans l’eau vive.

Et les peupliers de la rivière pouvaient à loisir être contemplés et aimés.

Il y a quelques années, je suis retournée au bord du Viaur, croyant que les arbres frémissaient encore sous le vent ! Hélas plus de trembles, plus de galets, plus d’eau vive, plus de jardins. Avec effroi, j’ai bien regardé partout en me demandant si je ne m’étais pas trompée d’endroit. Mais non, la petite porte qui donnait accès à mon petit paradis est toujours là, mais en la poussant, on voit un parking, des pelouses, des tables, un barrage et une piscine municipale ! Le plan d’eau initial a quadruplé de volume, je suppose qu’on ne pouvait pas construire une piscine sans moderniser l’endroit, la rivière doit être là-dessous, me suis-je dit… j’ai cherché et cherché encore, une trace, un repère et je n’ai vu que le petit canal conservé par endroits, canal d’agrément longeant la piscine et les toboggans, canal pour touristes en goguette ! Mais aucune trace des arbres d’autrefois ni des murettes en pierres sèches.

Et des peupliers de la rivière, rien n’a survécu, tout ce que j’ai vu ce jour-là a parlé de l’impossible retour.

Mais je n’en avais pas fini avec les trembles, car il y a peu de temps, je suis retournée au bord du Viaur à l’occasion de l’une de mes visites au cimetière. Un pique-nique là où j’avais passé de si belles années, voilà qui ne pouvait que me plaire, même si le lieu avait tellement changé. Or, j’ai vu un étonnant spectacle. En effet, le barrage construit en même temps que la funeste piscine avait été démonté pour être réparé, je suppose. En tout cas, plus de plan d’eau et à la place, la rivière d’autrefois courant sur les galets ! Passée la première surprise, j’ai vu avec étonnement que les peupliers de mon enfance étaient toujours là ! Enfin, leurs souches ! Comme elles étaient cachées par le plan d’eau en temps normal, je n’avais pas imaginé que les tueurs d’arbres les avaient laissées ! Je les ai comptées et photographiées, j’ai bien regardé ces vestiges et je les ai accueillis comme d’anciens amis. Ils sont la preuve que je n’ai ni rêvé ni inventé la rivière telle qu’elle était autrefois.

Et les peupliers de la rivière restent dans mon cœur, mon cahier porte la trace de la terre de là-bas, le sable issu du grès rouge de la falaise m’a offert les pigments pour peindre les souches des arbres disparus.


 

Commentaires
M
Quel terrible, douloureux, mais magnifique (et si nécessaire) témoignage ! Comme Nadpic, j'ai envie de pleurer, car d'éco-anxieux, je suis devenu éco-déprimé...
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D
Et moi je me dis souvent que je suis une éco-déçue,...Quand je regarde le monde qui m'entoure et qui sera celui de mes petits enfants, je ne peux que déprimer...Merci pour votre lecture en sympathie, il ne faut jamais cesser de témoigner de l'évolution de notre cadre de vie.
A
Oui, touchants tableaux...
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D
Merci pour votre lecture, je suis heureuse que vous ayez apprécié.
N
On a le droit de pleurer ?<br /> Vos mots me touchent, le paysage enfoui me brûle.<br /> La peinture est tel un désert aride, temoin et blessure.<br /> Merci pour vos mots.
Répondre
D
A Anne Didier: Merci pour votre commentaire, je suis contente car vous semblez avoir aimé mes mots et mon aquarelle, cela m'encourage à continuer. l'évolution des lieux que nous avons aimé autrefois est parfois déroutante.
D
Merci bien Nadine pour cette lecture attentive et l'expression de vos émotions. Je n'ai pas envisagé de faire pleurer le lecteur avec mes souvenirs d'enfance dans la nature... mon souci a été de répondre à la collecte en cours....mais si vous adhérez à mon récit, je suis ravie. Votre réaction concernant ma peinture des souches des arbres me touche beaucoup car j'ai longuement hésité à la publier.
A
A Nadpic: Oui, on a le droit, votre court poème le justifie et m'émeut moi aussi.<br /> A Delphine: retourner sur les lieux qu'on a aimés, enfant, est toujours une épreuve. Un parking au lieu d'un jardin et une piscine à la place des eaux vives, horreur!! Mais le hasard facétieux vous réserve des surprises heureuses, et votre talent d'aquarelliste vous redonne l'eau et, avec ses pigments, votre terre d'enfance!
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