Et les peupliers de la rivière
Delphine Sers
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On longeait le Viaur et ses arbres dont les feuilles s’agitaient sous le vent ; les peupliers avaient les pieds dans l’eau, ce qui était un étonnement sans cesse renouvelé pour moi. Je les croyais éternels, car aucune sécheresse ne les menacerait jamais. Quel bonheur de les voir jour après jour s’épanouir et se métamorphoser en de vieux amis ! Encore maintenant en été, ces peupliers et leurs feuilles argentées en mouvement me renvoient à l’époque lointaine où j’accompagnais mes grands-parents au jardin de la rivière. Le Viaur se frayait un chemin sur les galets, je passais mon temps à regarder avec avidité se creuser de minuscules gouffres, tourbillonner des brindilles et inventer des passages secrets pour les truites. En amont, une chaussée dite du lapin, Dieu seul sait pourquoi un tel nom, formait un petit lac bien utile pour irriguer les fameux jardins. Du plan d’eau partait un petit canal qui passait à l’arrière, le long de l’ancienne falaise de grès rouge. À mes yeux ce canal était insignifiant, mais les recommandations de ne surtout pas m’en approcher ne manquaient pas. J’avais fini par comprendre que le danger résidait là et pas dans l’eau vive.
Et les peupliers de la rivière pouvaient à loisir être contemplés et aimés.
Il y a quelques années, je suis retournée au bord du Viaur, croyant que les arbres frémissaient encore sous le vent ! Hélas plus de trembles, plus de galets, plus d’eau vive, plus de jardins. Avec effroi, j’ai bien regardé partout en me demandant si je ne m’étais pas trompée d’endroit. Mais non, la petite porte qui donnait accès à mon petit paradis est toujours là, mais en la poussant, on voit un parking, des pelouses, des tables, un barrage et une piscine municipale ! Le plan d’eau initial a quadruplé de volume, je suppose qu’on ne pouvait pas construire une piscine sans moderniser l’endroit, la rivière doit être là-dessous, me suis-je dit… j’ai cherché et cherché encore, une trace, un repère et je n’ai vu que le petit canal conservé par endroits, canal d’agrément longeant la piscine et les toboggans, canal pour touristes en goguette ! Mais aucune trace des arbres d’autrefois ni des murettes en pierres sèches.
Et des peupliers de la rivière, rien n’a survécu, tout ce que j’ai vu ce jour-là a parlé de l’impossible retour.
Mais je n’en avais pas fini avec les trembles, car il y a peu de temps, je suis retournée au bord du Viaur à l’occasion de l’une de mes visites au cimetière. Un pique-nique là où j’avais passé de si belles années, voilà qui ne pouvait que me plaire, même si le lieu avait tellement changé. Or, j’ai vu un étonnant spectacle. En effet, le barrage construit en même temps que la funeste piscine avait été démonté pour être réparé, je suppose. En tout cas, plus de plan d’eau et à la place, la rivière d’autrefois courant sur les galets ! Passée la première surprise, j’ai vu avec étonnement que les peupliers de mon enfance étaient toujours là ! Enfin, leurs souches ! Comme elles étaient cachées par le plan d’eau en temps normal, je n’avais pas imaginé que les tueurs d’arbres les avaient laissées ! Je les ai comptées et photographiées, j’ai bien regardé ces vestiges et je les ai accueillis comme d’anciens amis. Ils sont la preuve que je n’ai ni rêvé ni inventé la rivière telle qu’elle était autrefois.
Et les peupliers de la rivière restent dans mon cœur, mon cahier porte la trace de la terre de là-bas, le sable issu du grès rouge de la falaise m’a offert les pigments pour peindre les souches des arbres disparus.
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