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Grains de sel
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20 avril 2026

Chroniq’hebdo | Du voyage, de la poésie, de l’édition, d’un poète

Pierre Kobel

Retour au bercail ! Je suis heureux de cette semaine qui m’aura permis de découvrir une région de France que je connais encore mal, mais dont je savais déjà qu’elle n’est pas le froid, la pluie, la tristesse qu’on lui prête. Nos deux dernières étapes se sont passées pour la première à Saint-Jans-Capell, pour la suivante à Saint-Quentin. Saint-Jans-Capell, c’est un petit village des Flandres où Marguerite Yourcenar a passé les vacances de ses dix premières années. Sur le Mont-Noir voisin s’érigeait le château de sa famille paternelle. S’il fut détruit en 1918 par les obus allemands, la romancière conserva jusqu’au bout son attachement à ces lieux. Une association a créé dans le village un petit musée dédié à son souvenir. Trois salles pour dire ses origines, son parcours, sa vie américaine, sa notoriété d’académicienne et d’écrivaine. Travail de passion de quelques-uns qui n’est pas sans me rappeler le nôtre. Après la visite du musée, nous sommes montés sur le Mont-Noir dans une nature somptueuse.

À Saint-Quentin, dans l’Aisne, je voulais revoir le musée Antoine Lécuyer, qui consacre beaucoup de ses cimaises au pastel et en premier à l’enfant du pays que fut Quentin-Latour. J’avais gardé de ma première visite, le souvenir d’une salle où les portraits accrochés côte à côte nous enferment dans leurs regards. Impression bizarre !

J’aime, au cours de ce genre de voyages, les rencontres avec les hôtes des gîtes, avec d’autres voyageurs qui partagent les lieux. Le temps d’un petit déjeuner, d’un repas, nous échangeons paroles et nous découvrons en partageant nourriture et boisson, ce qui assure la convivialité.

*

La semaine précédant le voyage fut aussi une semaine de rencontres. Autour de la poésie. C’est une soirée avec mes amis des éditions, entre lectures, présentation des titres à venir et autres projets. C’est d’autres rencontres dans la librairie de mon quartier qui m’invite à venir parler de la poésie que j’aime et que j’écris. J’en profite pour placer mes refrains habituels sur le travail de passeur et l’importance des réseaux d’associations, de revues qui font la richesse de l’écriture poétique, là où les grandes maisons d’édition viennent seulement se servir quand la notoriété d’un auteur est déjà établie. Merci à ces libraires qui mettent la poésie en avant alors qu’ils savent qu’elle se vend peu.

 

Ailleurs le monde des lettres est troublé par l’affaire Grasset et l’éviction d’Olivier Nora. On peut regarder cela d’un œil méprisant et considérer que ce n’est qu’une tempête dans un microcosme coutumier de cela. C’est ce que fait le milliardaire Vincent Bolloré du haut de sa morgue. L’affaire mérite mieux que cela, car elle dit que si l’argent permet beaucoup et est une arme autant qu’un moyen, il ne peut suffire à cacher le fondement de la ligne éditoriale dans l’existence d’une maison d’édition. Bolloré et consorts investiraient-ils autant dans le rachat de maisons réputées, de chaînes de distribution, de médias papier et radio-télévisuel s’ils ne pensaient pas que les mots qu’ils transmettent ont une importance primordiale dans la construction de l’opinion régressive et conservatrice à outrance qu’ils prônent ? La ligne éditoriale d’une maison d’édition, c’est sa morale, sa colonne vertébrale intellectuelle, le garant de son honnêteté ou de son déshonneur. Bolloré et consorts ont choisi depuis longtemps ce dernier pour leur profit et celui de ceux qu’ils veulent voir au pouvoir. Ils mettent l’économie au service de l’asservissement de la pensée et de la parole, ils ont peur de la différence et s’en protègent avec l’arrogance de leurs deniers et des méthodes déjà éprouvés au pays des dictatures de toutes natures. Reste à résister. En serons-nous capables ?

 

Durant une étape de notre voyage, alors que nous n’étions pas loin de Dunkerque où il vivait, j’apprends la mort du poète Pierre Dhainaut. Nous sommes nombreux à ressentir un grand vide à l’heure de cette disparition. Pierre était de ces auteurs peu connus du grand public, mais d’une importance capitale dans leur domaine de création. Il revenait souvent à la notion de souffle pour qualifier son écriture. Sa poésie dit l’univers, la nature, elle dialogue avec les autres arts, la peinture en particulier. En 2018, en entrée d’un entretien qu’il m’avait accordé pour La Pierre et le Sel, j’écrivais : « Comme on dit d’une cuisine qu’elle tient au corps, la poésie de Pierre Dhainaut tient à l’esprit. Elle y tient par le souffle, par la présence fluide des mots, par l’emportement à des dimensions que la réalité nous dénie le plus souvent, par le regard porté sur l’autre. Pierre Dhainaut et son écriture ne font qu’un. » Lui n’est plus, mais son œuvre nous accompagnera toujours.

 

À la seconde personne (extrait)


De lettre en lettre, il craint la moindre erreur,
il respecte les pleins, les déliés, il veille,
quand il se relit, à n’omettre aucun accent
ni aucune virgule, qu’il place au bon endroit,
il préfère à la fin les points de suspension,
mais que la plume ici ou là ait laissé une tache,
qu’un vers s’incline ou s’élève un peu trop,
il froissera, il jettera sa feuille, il recommencera…
tu recopiais ainsi, le soir, tes poèmes d’enfant,
tu les destinais à la nuit qui complète l’ouvrage,
ta main avant toi se souvient, elle a beau
s’appliquer, elle a perdu toute assurance,
sur ces pages, qui s’étendent, interminables,
un mot, une rature, elle s’imagine avancer,
elle s’égare, c’est contre un mur rugueux
qu’il te faudrait écrire, alors tu saurais
sans l’avoir voulu par quel témoin tu te sens observé :
puisque tu continues, prends soin de ne pas
tricher, de ne pas cacher tes maladresses,
délivre-toi de toute ambition de conclure
et tu délivreras le seuil.


In Un art des passages, © L’herbe qui tremble, 2017

 

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Commentaires
K
merci, j'ai beaucoup apprécié ton envolée contre Bolloré. Je suis assez horrifiée par ce qu'il se passe dans le monde de l'édition. Pas merci, M. Bolloré. L'année jusqu'à l'élection présidentielle risque d'être très longue et pénible. "Reste à résister. En serons-nous capables ?" dis-tu, nous devons en être capables, pour nos enfants et petits enfants, pour leur laisser un monde où la liberté de penser et de respirer aura encore tout son sens.
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C
superbe chronique et la poésie comme je l'apprécie. Concrète, compréhensible, humaine... merci Pierre !
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