Canalblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Grains de sel
Grains de sel
Grains de sel

Blog créé par l'Association pour l'autobiographie (APA) pour accueillir les contributions au jour le jour de vos vécus, de vos expériences et de vos découvertes culturelles.
Voir le profil de apagds sur le portail Canalblog

Newsletter
Commentaires récents
31 mars 2026

Enfance et nature

Catherine Bierling

 

(Dans mon récit d’enfance, la nature tient une place importante, comme en témoignent ces extraits.)

 

Je suis une sauvage. Cette campagne picarde n’est pas vraiment belle ou romantique, mais elle détermine mon amour inconditionnel de la nature dans son état le plus banal. Je suis devenue bien vite « socialisée », tournée vers l’école, puis la pension d’une petite ville, l’internat d’une ville plus grande. Je suis devenue voyageuse, j’ai vécu un temps dans quelques grandes villes, mais au départ, je suis cette petite bête qui, comme Rititi, mon lapin préféré, quitte son clapier pour galoper dans l’herbe et la goûter. Un jour, j’ai dévoré toute la touffe d’oseille, celle dont on fait les soupes, qui pousse au fond du jardin. Je suis chamane, sorcière qui essaie de connaître le secret des simples. Qui m’a appris le nom des fleurs, des arbres, des plantes comestibles et des dangereuses, le terrible mouron rouge, mortel aux lapins, ou la goutte sucrée recélée par chaque pétale de la fleur de trèfle ? Est-ce l’herbier amoureusement constitué par ma sœur ? Nos virées à travers la campagne ? Qu’importe, le savoir a été transmis, un savoir qui semble bien dérisoire aujourd’hui et que j’ai pourtant essayé de transmettre à ma fille.

Si je vis volontiers ici et maintenant, c’est parce qu’il y a un jardin, que l’eau, la terre, la forêt ne sont jamais très loin, bien que j’habite à présent une ville.

 

Printemps

La fête des Mères est associée au jardin de Louise, parce qu’on espère pouvoir aller y quémander un bouquet. Vers la fin mai, le jardin de Louise est ma huitième merveille du monde. On le longe quatre fois par jour, car il est sur le chemin de l’école. On aperçoit ses trésors à travers le grillage partiellement recouvert de lierre et les buissons clairsemés. Quelquefois, il s’épanche sur le talus qui le borde et, dès le mois de mars y fleurissent au long de la haie les primevères, les coucous et les violettes, et l’on peut déjà en faire de modestes petits bouquets volés. Mai développe ensuite ses folies de couleurs et de senteurs, si fort qu’on en devient chèvre à force de passer et de repasser devant le jardin des tentations. Je ne connais pas le nom de toutes les fleurs que Louise cultive, mais j’aime l’œil bleu ciel des myosotis, le velours noir et violet des pensées, le rose pâle et l’odeur sucrée des œillets, le rouge mêlé de rose des œillets de poète, l’orangé des capucines, le petit moulin bleu foncé des pervenches, les longues tulipes éclatantes. Tout se mélange en des parterres ou bordures multicolores, multi-odeurs. On aperçoit de vigoureux rosiers jaunes ou rouges ; des obiers ou boules de neige éclatent de partout, ainsi que de petites boules jaunes dont j’ignore le nom, puis le seringa et ses corolles blanches cachant un petit cœur jaune et déployant une délicate odeur de bonbon.

 

Été, sur la balançoire

Dans mon souvenir se mêlent en une sensation délicieuse, les odeurs d’un soir d’été, la brise douce qui effleure mon visage à chaque mouvement de la balançoire, le parfum acidulé des ombelles blanches du sureau qui pousse à côté du porche, l’air joyeux qui emplit mes poumons et ressort sous la forme de chansons que je fais monter toujours plus haut à chaque allée et venue de la balançoire. Comme j’aimais les chansons ! Le plaisir de savoir par cœur une mélodie et un texte et d’occuper un espace avec mon corps et ma voix ! Cette soirée était belle parce qu’elle contenait un chant et un envol vers le ciel que rien ne semblait pouvoir freiner.

Je me souviens aussi de ces dimanches soir d’été où mes parents écoutaient sur la BBC une émission de chansons anglaises. J’entends encore la mélodie de l’indicatif, je vois les marronniers en fleurs, je perçois leur odeur douceâtre et les hirondelles criardes qui fendent l’air en tous sens au-dessus du jardin à la recherche de moucherons. Je revis la sensation sur ma peau d’un soir d’été qui me caresse, juste à la bonne température et me fait soupirer de bien-être.

 

L’herbage

À côté du jardin, un herbage avec parfois des vaches où j’eus un jour la permission d’aller faire un tour et d’agrandir ainsi mon domaine d’exploration. Il y a un petit trou dans la haie, là où passent les poules, et en se glissant à quatre pattes, en crapahutant dans l’herbe, on se faufile à travers ce trou, un rite de passage, et, de l’autre côté, c’est le monde qui s’ouvre… Tant de choses à découvrir. L’herbe, les pâquerettes, les pissenlits, les boutons d’or, les bouses sèches ou encore fumantes. Vers la fin de février, une grosse touffe de perce-neige dont je connais exactement l’emplacement avant qu’elles ne pointent leur tête verte et blanche. En septembre, les rosés des prés sous les haies, les noisettes et les mûres ; au printemps, l’oseille sauvage qui vous surit la bouche. En juin, les marguerites en longue jupe plissée blanche, tant attendues pour tresser des couronnes. L’abreuvoir des bêtes, rempli de pommes pourrissantes, de bestioles inconnues. Tout est à investir, à s’assujettir, tout un monde à maîtriser, on peut se faire la main sur ces objets. Comment prétendre avoir parlé de moi-même si je ne cite pas au moins leur nom, puisqu’ils sont les éléments qui m’ont formée ? C’est vrai, je suis faite de terre, de flaques d’eau, de boutons d’or et de marguerites, de poules, de vaches, de lapins, de neige et d’herbes, de noisettes, de mûres et de rosés des prés. Mes expériences premières me semblent tellement différentes de celles des citadins !

Cri de joie, un dimanche de printemps précoce où je découvre que l’herbe est verte à nouveau, le miracle s’est encore une fois accompli, la terre est tiède, elle sent bon et on peut se rouler dedans. Plus tard il y aura les scabieuses, les jacinthes et les campanules. La taupe va creuser des tunnels et bâtir des monticules, le merle va fouiller sous les feuilles, on cueillera les panais et la carotte sauvage pour les lapins.

Un chemin de terre tout bête mène au monde, à la grand-route proche. Ici, tout commence, l’entrelacs serré de toutes les relations humaines et spatiales. De là, il faudra apprendre à partir. À pied, à vélo, en autobus, quitter le monde clos dont l’herbage était la dernière étape. Quand on s’attaque au chemin de terre longiligne, c’est que le monde s’ouvre, qu’il va falloir y pénétrer, même si l’on ne sait où ce chemin aboutira. Du cercle à la ligne droite, rite de passage encore, il faudra sortir, partir, savoir lire les panneaux, oser se perdre, puis se reconnaitre à l’odeur, au toucher, à l’ouïe…

 

Parisienne ?

À cette époque, dans cette campagne picarde distante d’une centaine de kilomètres de la capitale, on n’allait guère à Paris. Aussi représentions-nous un phénomène, qu’on surnommait « les Parisiens ». Originaire de Normandie, ma mère avait été concierge à Asnières pour une courte période, après un passage compliqué et bref par l’Algérie. Cela déteignait sur moi bien que je me sentisse absolument Picarde, puisque née dans cette campagne. On me fit cependant remarquer que je n’appartenais pas totalement à ce monde-là.

Certes, j’étais paysanne, rurale, je connaissais la terre et les champignons, mais je ne serais jamais tout à fait semblable à mes camarades d’école qui n’avaient jamais vu le Palais des Mirages ni « La Bonne Auberge du Cheval Blanc. » Toujours un pied dehors et un pied dedans. On ne pouvait pas simultanément vouloir garder les vaches et aller au Châtelet. Alors, je me suis perdue sur un chemin vague, quelque part entre les vaches et le Châtelet…

 

Commentaires
K
Comme quoi, toutes les critiques que l'on peut faire à celles et ceux qui "ne sont pas d'ici" ne datent pas d'aujourd'hui ! Arrivera-t-on un jour à tous nous accepter quel que soit l'endroit où nous sommes nés et où nous vivons ?
Répondre
C
C'est toujours difficile, mais en même temps c'est chouette de pouvoir choisir à quel monde on souhaite appartenir. Connaître les deux, souris des villes, souris des champs, c'est une richesse. Vive la complémentarité! et merci pour le partage !
Répondre
Mode d'emploi

Adresser votre texte (saisi en word, sans mise en page, en PJ à votre mail) à l'adresse :

apagds@proton.me

- Envoyez si possible une image (séparément du texte). Cliquez sur les images pour les ouvrir en grand
- Précisez sous quel nom d'auteur il doit être publié
- Merci de ne pas adresser de textes trop longs afin de laisser son dynamisme à la lecture. Des billets de 2000 à 4000 signes environ sont les plus adaptés à la lecture dans un blog.
L
es administrateurs du blog se réservent le droit de publier un texte trop long de façon fractionnée.


 

Archives