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Grains de sel
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Blog créé par l'Association pour l'autobiographie (APA) pour accueillir les contributions au jour le jour de vos vécus, de vos expériences et de vos découvertes culturelles.
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18 avril 2026

Fred est mort

Christina Schwab

 

2016 — Et on est là, comme deux orphelins, assis sur le canapé, à regarder cette pète-sec de juge de paix vider ses armoires en nous lançant des remarques acerbes comme quoi on l’aurait mal accompagné et été coupables de non-assistance à personne en danger. En l’occurrence la personne en danger là, c’est plutôt le fisc qui ne récupérera jamais son fric. Elle entend bien nous la faire payer, la petite juge, cette vexation, vu que nous sommes les seuls qu’elle a sous la main.

Mon pauvre chéri me prend la mienne, de main. Il a fini de trembler. On dirait qu’il remonte un peu la pente. Il vient de se sevrer d’un médicament et le choc en retour a été terrible, alors cette mort, même attendue ne soyons pas dupes, c’est un peu la goutte d’eau. Dans le train pour venir, il était à deux doigts d’accepter l’héritage et de payer toutes les dettes de son frère, dont nous ignorons encore le montant, juste pour avoir la paix. J’en tremble encore, Dieu sait si on n’a pas les moyens !

Sur le mur, un tableau que JP a peint pour son frère, il y a plusieurs années. Dernière fois qu’on l’admire, il va partir à la benne sans doute, ou être racheté par un créancier. Mais qui va s’y intéresser dans ce trou perdu de la campagne suisse ? La juge continue à empiler sans vergogne tous les achats du frangin… tablettes, téléphones, ordinateurs… Dans le couloir s’empilent des cartons entiers de nourriture liquide, spécial cancer, un produit hyper cher qui va aussi partir à la benne. Gaspillage, gaspillage. Plus loin, la salle de bain où il est tombé. Pourtant, il était en rémission, nous avait-il dit. Il était comme qui dirait guéri. Et nous avions tenté de le croire, une fois de plus. J’ai refusé d’aller voir et j’ai retenu mon Jean-Paul.

Une heure plus tard, nous courrons, à bout de souffle, derrière la juge en talons hauts et son huissière, sur le raidillon pavé en direction du tribunal de district. On doit passer à l’office des poursuites et faillites pour récupérer le document qui évalue le montant exact des dettes et signer la renonciation. Heureusement, nous avons pu caser le rendez-vous des pompes funèbres le même après-midi. Cela nous évite un second déplacement pénible à 200 km de chez nous. Le patron des pompes est carrément jovial. Toutes les trente secondes, il nous lâche un : « En toute franchise… » qui en dit long sur son honnêteté présumée. On lui a à peine serré la main qu’on lui doit déjà 200 CHF, c’est sûr. Ils appellent ça : « Assistance à la famille ». Dans ce pays, à part les banques et les assurances, il n’y a pas business plus opaque que celui de la mort. Bon, vas-y déjà un bout, mec, de toute façon, on paiera pas.

Dans le train du retour, je repense au dimanche fatidique. Comme environ une fois par mois ces derniers temps, une voisine était descendue en voiture chercher ma belle-mère et Fred à la gare du village voisin. Seule la belle-mère était là. Elles ont attendu le frangin un long moment. Avait-il raté son train ? Finalement elles sont remontées à deux. Ne sachant que faire, nous avons fini par trouver le numéro du voisin de Fred et l’avons appelé. Il avait bien vu que la lumière de la salle de bain était allumée depuis plusieurs jours. Sur notre demande, il est monté et a tenté d’ouvrir la porte fermée à la chaîne de l’intérieur. À ce stade, JP et moi avions compris. Le voisin a tout de suite appelé la police, nous devions attendre qu’on nous rappelle. Le repas qui suivit a été, sans mentir, le plus long de ma vie. Il y avait la belle-mère, mais aussi, comme toujours, la voisine du dessous, le voisin du dessus et nos enfants, jeunes adultes. Nous avons fait bonne figure et mangé comme si de rien n’était, ne voulant pas gâcher le plaisir de l’aïeule. Il serait bien temps de lui annoncer le décès de son fils quand elle aurait l’estomac plein (quelle horreur ce cynisme !). Après le repas, le dessert, le café, il fallut encore remplir l’espace pendant trois heures, jusqu’à ce que, de guerre lasse, nous arrivions à joindre le gendarme qui avait finalement découvert le corps. Encore heureux, il a accepté de nous parler au téléphone. Sinon, nous n’aurions pas eu de nouvelles avant le lendemain matin s’il avait dû transmettre et envoyer quelqu’un nous parler depuis le village le plus proche. Et maintenant, comment annoncer la nouvelle à la vieille dame de bientôt 90 ans ? Je vous fais grâce des détails.

Par une magnifique matinée de juillet, nous sommes revenus chercher les cendres. Ils nous ont fait ça bien. On a eu droit à trois jolies boîtes, comme demandé. C’est sûr, il y en a bien eu pour dire que ça « se faisait pas de couper un cadavre en trois », mais nous avons passé outre, respectant à la lettre les désirs de ce mécréant de Fred. Assis sur le banc, devant la jolie maison du croque-mort, on l’attend. Comme l’attente se prolonge, on téléphone, pour apprendre que, vu le temps qui s’y prête, il est sorti pique-niquer avec bobonne, mais qu’il arrive tout de suite. Nous prenons le chemin du retour avec nos trois boîtes et encore dans les oreilles les cris d’insultes au téléphone d’une lointaine cousine qui n’a pas digéré le fait qu’il n’y aura pas d’article dans le journal, ni de culte à l’église, ni rien de tout le fatras obligé et « coûteux » officiel. Fallait être là « avant » pour lui, et merde !

Première étape, le petit cimetière de Valeyres où est enterrée une bonne partie de la famille et surtout le frère jumeau de Fred, décédé trois jours après sa naissance. Comme son frère, il pesait 600 grammes, mais lui n’a pas pu être sauvé par la sage-femme – Madame Widmer, ça ne s’invente pas – à coup d’eau sucrée. Il fait encore très beau quand nous disséminons les cendres sur la tombe du petit Pascal, dont on ne parlait presque jamais, mais qui était toujours présent dans les esprits. Après, nous sommes allés déjeuner dans la petite auberge du village.

Deuxième étape, monter jusqu’aux Pléiades, d’où on a une vue extraordinaire sur les Alpes, le Mont-Blanc et le Léman. Nous avons contacté les meilleurs amis de Fred. Une première fois pour leur annoncer la triste nouvelle, à eux qui l’avaient si bien accompagné pendant toute sa maladie, puis pour décider de l’endroit où nous irions, ensemble, vider la seconde boîte, en petit comité. L’endroit était l’un des préférés de Fred. Il y venait souvent. Nous avons vraiment fait la connaissance de Steve et Caroline à cette occasion et, depuis, ils sont devenus nos plus chers amis. Notre héritage, la vraie succession en quelque sorte.

Troisième étape, profiter d’un voyage à Paris pour disséminer la troisième boîte clandestinement. Pour la petite histoire : dans sa jeunesse, Fred a fait pas mal de bêtises, dont l’une, et non des moindres, a été d’interrompre son service militaire suisse sur un coup de tête. Se retrouvant à Marseille, sans un sou en poche, il ne trouva rien de mieux que de s’engager dans la Légion étrangère. Là, on ne lui posera pas de questions. Il suit son régiment en Corse, puis en Algérie. Nous sommes au début des années 70. Après une année, il craque de nouveau et s’enfuit. C’est son oncle qui lui fait passer la frontière franco-suisse dans le coffre de sa voiture. Pendant plusieurs mois, le pauvre garçon se réveille la nuit en plein cauchemar et casse tout dans la chambre qu’il partage avec son petit frère, JP. Ses hurlements sont effrayants. Que s’est-il donc passé en Algérie pour qu’il en arrive là ?

Toujours est-il qu’il finit par arranger ses affaires avec l’armée suisse, mais que du côté français, rien à faire. Pas d’amnistie. Bien des présidents sont venus et repartis, jusqu’à François en 1981, et Fred persiste dans sa demande, lui qui aime la France et souffre d’en être banni, mais rien n’y fait. Et là, vous nous voyez venir, gros comme une maison, notre petite boîte dans mon sac à main. Nous décidons de la vider au pied du cèdre du Liban (1734 – ?) du Jardin des Plantes. Hélas, pas moyen de l’approcher. Sauf à monter derrière, au-dessus. Dont acte. Et là, encore faut-il enjamber la minuscule barrière en fil de fer. Mais nous y sommes, et je verse, vite fait bien fait, le contenu de la boîte le plus près possible de l’arbre, avant de la remettre fissa dans mon sac à main, juste au moment où une des gardiennes du parc nous vise et nous hèle. Nous faisons semblant, innocents que nous sommes, d’être intéressés par une plante très spéciale. Nous nous faisons gronder dans les règles de l’art, mais quoi, il n’y a pas de preuve visible et nous avons accompli notre mission. Sur le chemin de la Gare de Lyon, depuis le pont d’Austerlitz, nous balançons la boîte, presque vide, dans la Seine, d’où elle rejoindra la Manche, entre le Havre et Honfleur.

Bon voyage, Fred !

 

Commentaires
N
J'aime, j'aime cette vue de la vie, l'humour et la réalité pragmatique, la vue de la famille et de la fin de vie respectueuse de celui qui part.<br /> Merci pour ce partage
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C
Merci Nadpic pour ce retour. Ce n'est jamais facile de partager sa vision de la vie et de la mort. Il semble que chacun d'entre nous ait la sienne à laquelle il faut faire vraiment attention si on ne veut pas choquer.
A
Un récit très vivant ! Bel accompagnement pour Fred...
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C
Merci Anne ! J'aurais bien aimé que Fred nous fasse plus confiance (de son vivant) et que nous ayions pu l'accompagner mieux.
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