Gourmande nature
Anne Poiré Guallino
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Nous avions hérité ce vieux bidon de lait en aluminium, cabossé, de la Mémère Fernande, et nous ne sortions quasiment jamais en forêt sans l’emporter. Car la nature est généreuse : myrtilles, appelées là-bas brimbelles, framboises, mûres, fraises des bois, rares étaient les promenades entre les sapins, et même le long du chemin, sans que l’on revienne avec ce récipient plein, ou presque. Quel heureux mélange que ces baies rouges et noires ! Irène, la grand-mère de nos copains, utilisait même un peigne, pour ses cueillettes, mais c’était interdit : sans doute était-ce un outil trop agressif pour les plantes ? Avec mes cheveux frisés, j’ai toujours trouvé cet instrument de torture plus que désagréable. Mieux valait piqueter délicatement les branchettes, soulever les feuilles à la main, et récupérer, une à une, les petites boules bleutées.
Maman transformait nos copieuses et régulières trouvailles en glace, en ajoutant de la bonne crème fraîche, et du sucre, alors que nous n’avions qu’un freezer, sur le haut du tout petit réfrigérateur « top » du chalet. Comment parvenait-elle à de tels miracles, sans congélateur ? Comment réussissait-elle à nous nourrir, nous étions encore quatre enfants, toujours présents, les trois grands n’étaient plus systématiquement là. Mais cinq personnes, et un si petit frigo ! Une fois la glace prise, nous pouvions nous régaler, et c’était un cadeau de la nature, chaque jour recommencé.
Lorsque la manne était plus importante, nous avions droit à des confitures, des gelées, mêlant le bleu violacé, le rose, le pourpre, dont nous pourrions nous délecter durant l’automne ou l’hiver. Maman confectionnait également des tartes, additionnant farine et eau, sur la toile cirée. Elle malaxait, patiemment. Chaque jour fête, la forêt nous nourrissait avec une générosité débordante.
Si un peu avant l’orée se trouvaient quelques mirabelliers chez les Ring, ou de l’autre côté, des cerisiers en quantité chez les Apse, nous n’osions aller en chaparder, et nous n’en cueillions, le soir, quelques poignées délicates gorgées de soleil, qu’accompagnés de l’un ou l’autre membre de la famille « propriétaire ».
Sauf une fois : j’ai vu des bigarreaux sur un vieil arbre d’Eugène Ruffenach, presque abandonné, qui poussait au milieu de ronces épaisses. Une branche se pavanait, à portée de main. Je n’ai pas pu me retenir. Je revenais, seule, sans mes copains. J’ai goûté : le fruit était juteux, délicat, non pas acidulé comme le sont d’autres variétés, plus claires, mais sucré exactement tel un bonbon. Sous la peau à la fois croquante et légère, presque noire, quasiment prune, le jus coulait, rafraîchissant… J’ai tendu la main vers la branche, qui longeait la route conduisant au chalet, j’en ai goûté, repris. La tentation était trop grande. Impossible de m’arrêter. J’ai continué, voulu attraper une queue de triplées, bien gonflées, appétissantes en diable, mais plus distantes. Instable, j’ai tendu le bras, le buste, en un terrible déséquilibre, et là, horreur, patatras, j’ai glissé de tout mon poids dans le fossé ! J’ai roulé-boulé au milieu des ronces, affolée, à l’idée de serpents, de guêpes, le corps tout griffé : c’était en été, j’étais peu habillée, sans défense. Le fossé me semblait abîme, impossible de remonter. « Au secours ! » J’ai crié, hurlé. Pleuré. Il m’a fallu attendre longtemps, en frissonnant, qu’un sauveteur jaillisse enfin. Ce chemin n’était pas fréquenté, bien sûr. Dans mon souvenir, ma pénitence a duré des heures, j’ai cru frôler la crise cardiaque plusieurs fois, dès que frémissait une herbe. Le buisson de broussailles qui me piégeait ainsi était si épais, si inquiétant. C’est finalement, Monsieur Eugène lui-même qui est arrivé, tout sourire, il m’aimait beaucoup, et d’un geste efficace, en me tendant la main, il m’a sauvé la vie. Avec une gentillesse merveilleuse, il m’a extirpée tout de suite de ces malicieux, épouvantables fourrés. S’il m’a autorisée à me servir à volonté sur cet arbre, je l’ai oublié. Les barbelés naturels avaient entaillé ma peau, la peur m’avait mordue au plus profond. Ce qui est sûr, c’est que plus jamais je n’ai cueilli le moindre fruit à cet endroit maléfique.
Quelle surprise, lorsque, adulte, je suis revenue au chalet après plus de dix ans d’absence ! Je me souvenais de cet abysse, infranchissable. J’ai éclaté de rire lorsque j’ai retrouvé l’endroit : un talus, minable, minuscule. Pas même une pente. Comment l’accès à la chaussée avait-il pu me sembler impossible ? Une taille d’enfant, un regard d’adulte change tout !
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N’empêche, quelle générosité, cette nature, abondante, durant tout l’été ! Partout. Il me semblait incroyable de réitérer de telles découvertes, tous les jours, sur le même chemin, conduisant au col Saint-Léon, par exemple. Ce renouvellement quotidien m’épatait. J’avais fureté dans tous les coins et recoins la veille, ramassé absolument toutes les baies écarlates, sombres, et j’en retrouvais le lendemain, me baissant, cueillant. J’ai pu grandir en me régalant, chaque jour. Et j’ai failli ne parler que de la beauté de la roche branlante, ou de celle du diable, sans compter la grotte Saint-Léon. J’ai failli rappeler les hauts fûts, les troncs élancés, les mousses, les racines dans lesquelles les pieds se prenaient. Mais cette gourmandise, à portée de main, ces airelles, qui se renouvelaient, jour après jour, comment ai-je pu ne pas y penser d’emblée ?
Et ce bidon de lait, moi qui suis tant attachée aux biens matériels, je l’ai donné sans hésiter à notre voisin, à Ay-sur-Moselle, lorsqu’on a vidé la maison, comme une transmission, une façon de dire : « Ma maman vous laisse cet objet, si précieux, en souvenir d’elle. » Pour ce monsieur, même s’il en était collectionneur, pas sûr qu’il ait pu imaginer nos promenades de chaque jour, nos rires, les hurlements lorsqu’un animal rampant se faufilait, ou nos émerveillements, lorsqu’une biche nous coupait soudain la route, bondissante et légère. Si j’ai grandi dans la nature, si elle m’a alimentée, rassasiée, elle me nourrit toujours, à vrai dire.