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Grains de sel
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22 avril 2026

La nature, émoi

Christina Schwab

 

Ah, ce Pierre (Kobel), avec son appel à textes ; à voir le nombre de ceux déjà écrits, il fait bien mentir le dicton : « pierre qui roule n’amasse pas mousse… »

J’y pense jour et (presque) nuit à ce texte sur la nature. J’ai lu et beaucoup admiré tous les textes consacrés au sujet. Je suis jalouse. Moi, je n’ai pas vraiment appris à apprécier la nature. Il y a eu des tentatives pourtant : en colonie de vacances, je me souviens avoir occupé un vaste territoire de quelques centimètres carrés dans une forêt, en prétendant que c’était mon domaine. Les racines d’un arbre figuraient le logis, voire le village ; la touffe d’herbe attenante, le parc. Si d’aventure nous découvrions une vieille cabane abandonnée dans les bois, je m’attachais à y insérer des semblants de vitres, des rideaux de feuillage, une porte qui fermait à clé. Je me voyais très bien y passer toute ma vie, me nourrissant de pain de coucou, de framboises, de mûres et d’œufs chapardés dans les nids. Pour peu qu’une rivière coulât à proximité, j’avais trouvé mon paradis. Mais c’était surtout parce qu’il n’y avait pas d’adultes, pas de tensions, pas de demandes – « sois sage » – impossibles à satisfaire.

Avec mes parents, la plupart du temps, nous posions la voiture sur un parking, maman allumait une cigarette, puis nous marchions jusqu’au prochain bistrot. Voilà pour le sport. Le petit sirop était offert aux enfants. En chemin, on ne s’arrêtait pas toutes les cinq minutes pour s’extasier : « Oh, regarde la jolie petite fleur ! Écoute le chant de cet oiseau ! » Si j’enfourchais ma trottinette, boulevard de Grançy à Lausanne, ce n’était certainement pas pour aller admirer l’extraordinaire cèdre du Liban qui trônait au bout de la rue… Mais ne soyons pas injustes : depuis le petit pont qui enjambait la ficelle (notre métro lausannois), j’étais, chaque jour de temps clair, bouleversée par la vue splendide sur le Léman et les Alpes françaises. Rien que cela faisait battre mon cœur. Mais est-ce que c’est vraiment vivre la nature, ça ? J’étais sans doute simplement sensible à la beauté, tout court.

Bien sûr, il y eut des moments privilégiés dans ma vie de petite citadine. Au printemps, nous partions direction les Pléiades. L’endroit était célèbre pour ses champs de narcisses et leurs propriétaires vendaient chèrement la cueillette. Après le repas au restaurant, les enfants prenaient la pose dans le pré, puis on cueillait à tour de bras les jolies fleurs blanches. Au retour, le train bondé embaumait les fleurs coupées. Les champs, eux, étaient dévastés. Il fallait se dépêcher ; la saison passe si vite ! Que la nature est belle ! Surtout quand on lui fiche la paix, oui.

C’était la fête lorsque nous allions, si rarement, au Chalet-à-Gobet. Rien que le nom est un poème. Nous marchions quelques minutes jusqu’à l’emplacement adéquat pour faire griller des cervelas. J’adorais l’odeur du feu de bois et celle de la viande au bout du long bâton que papa avait aiguisé. La plupart du temps, cependant, nous nous contentions de descendre à Ouchy et de nous promener sur les quais. Il y a pire comme paysage. Par beau temps, toute la ville s’y retrouvait. On ne risquait pas la solitude. Lorsque j’avais 15 ou 16 ans, nous vivions à Antibes, dans une HLM. Le dimanche, nous allions nous promener – avec la 404 – dans les gorges du Verdon et nous nous arrêtions sur les places de parc donnant accès aux panoramas. J’ai souvenir aussi d’un pique-nique dans les bois de Vaugrenier, mais je serais incapable de nommer une seule essence d’arbre.

Longtemps, la nature a été pour moi un lieu hostile. Une entité vivante dont il fallait se méfier. On nous serine assez qu’elle est dangereuse : plantes toxiques, animaux venimeux – et ce n’est pas l’ami Bill Bryson qui nous dira le contraire. Surtout, ne venez pas me dire que faire l’amour dans un sous-bois, dans la paille à la ferme, dans le pré, à côté d’une fourmilière ou entre deux bouses de vache, est si incroyablement romantique ! On voit bien que ce n’est pas vous qui êtes dessous, et ce n’est pas un simple plaid écossais qui nous protégera des araignées malicieuses et des fourmis rouges. J’ai souvenir de pique-niques dans l’arrière-pays niçois où, harcelée par les guêpes, j’en ai jeté mon sandwich de rage. Et pourtant… j’ai essayé. De tous les dieux disponibles, mon préféré serait encore celui de Spinoza. Mais me fondre dans la nature, faire partie intégrante du grand Tout, État divin par excellence, ça, je ne sais pas faire. Chacun sa place, dit-on. Je cherche encore la mienne.

En Amérique, années 1980-1985, nous y étions enfin dans la nature ! Une maison perdue au milieu des bois, quatre-vingt-quatorze hectares de forêts, étangs, prés et j’en passe. Une route d’accès en montagnes russes. Du simple remblai. Des bons gros serpents, pas dangereux pour deux sous, mais que cela faisait drôle tout de même de retrouver dans le salon. Des chênes pour suspendre le hamac. Une prairie pour faire lever mon pain au soleil. Mon mari aimait aller à pied au bureau, à 500 mètres de là. Les employés qui le dépassaient – en voiture, ce n’était pas encore la mode du jogging – ne comprenaient pas qu’on puisse vouloir marcher (quelle incongruité) sur une route de campagne ! Il a bien fallu six mois avant qu’ils cessent de lui proposer un « lift ».

Dans ma troisième vie, la nature est devenue mon garde-manger. À mon mari jardinier, je disais : ta nature m’intéresse dès lors qu’elle arrive sur ma table. Impossible pour moi de rester penchée plus de cinq minutes sur un carré potager sans risquer la lombalgie, mais pour le reste : rien ne se perd. Tout ce qui rentre fait ventre, se retrouve transformé, conditionné sous forme de petits plats, conserves, confiseries, pâtisseries. Le voisin ne faisait rien de sa haie de groseilles ? Sacrilège impardonnable… qu’à cela ne tienne, je m’en occupe. De même avec le sureau noir. J’aimais aller débusquer le Bon Henri dans les friches, près des chalets d’alpage, ainsi que les châtaignes dans les sous-bois. J’ai confectionné, outre des marrons glacés, des glaces à l’aspérule odorante devenues fameuses dans tout le Canton !

Mais étreindre et embrasser les arbres ? Non, rien, pas la moindre vibration. Il paraît que ça fait du bien, même sans « pleine conscience », tant mieux alors.

Par contre, lire un bon bouquin dans le hamac, naviguer à côté de dauphins, entendre la neige crisser sous mes pas, sentir l’odeur du feu de bois, tout cela, oui… instants magiques.

Comme tous bons parents, nous avons « initié » nos enfants à la nature. Nous sommes sortis par tous les temps, avons nommé les plantes, crapahuté dans les campagnes, sur les montagnes, navigué sur presque tous les lacs, parcouru notre pays de carte postale en long, en large et en travers. Et j’y ai pris beaucoup de plaisir.

La nature ? Je ne l’ai pas toujours appréciée à sa juste valeur, mais elle m’a bien apprivoisée.

 

Commentaires
A
Émoi...j'aime bien ce titre ! Sans vouloir déformer la chanson de Jacques Dutronc, résonne soudain joyeusement dans ma tête : "Émoi émoi émoi / Dans la nature que j'aime et aperçois / Combien d'arbres dans toutes ces forêts et ces bois ?"... Je m'étonne sous ta plume de ce "je n'ai pas vraiment appris à apprécier la nature", car dans ton autobiographie, elle est incroyablement présente, partout. Mais t'en rends-tu compte ? D'ailleurs, a-t-on besoin d'apprendre "à apprécier la nature" ? (Peut-être, si !) N'empêche, je crois que tu l'as toujours savourée, spontanément, sans avoir eu besoin de "cours" en ce sens. Tout simplement ! À vrai dire, lieu hostile ou lieu d'admiration, toutes les facettes... sont dans la nature !
Répondre
C
Merci Anne, oui, effectivement, elle a toujours été présente et je l'ai savourée, à ma manière... peut-être que je l'ai minimisée parce que je ne pensais pas être à hauteur des qualificatifs des autres...
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