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Grains de sel
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Blog créé par l'Association pour l'autobiographie (APA) pour accueillir les contributions au jour le jour de vos vécus, de vos expériences et de vos découvertes culturelles.
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2 avril 2026

Mer nourricière

Francine Gautier-Lechevretel

Il me reste encore d’anciennes cartes postales cadrant, sur fond du Mont-Saint-Michel ou de falaise, des hommes, des femmes et des enfants équipés pour la pêche à pied. Ils arborent fièrement d’immenses filets en forme de trapèze ou de triangle ainsi que des foënes — sorte de harpons multibranches laissant peu de chances aux poissons plats qui s’enfouissent sous le sable en attendant la remontée du flux. Ils tiennent aussi des tisonniers, des grattoirs, des outils de jardin. Sur leur dos, des hottes en osier tressé que nous appelons dossiers. Ils pêchent pieds nus et les pantalons sont crânement remontés jusqu’aux genoux. Il n’y avait pas de marée basse sans pêcheurs sur l’estran, leurs silhouettes joliment dédoublées par l’effet miroir du sable luisant.

La mer livrait ses richesses, certes, mais à condition de ne pas ménager sa peine. C’est ainsi que beaucoup de femmes, dures à la tâche, ont réussi à nourrir leur progéniture trop nombreuse. Ce qu’elles ramenaient de la mer leur permettait d’ignorer l’étal du boucher. De fait, nous étions tous pêcheurs à pied et nous aimions l’être : il y avait un plaisir, une frénésie presque à faire la marée. Les heures passées dans cet espace grandiose vous revigoraient, on savait qu’on rentrerait fourbu, mais on partait content. Chacun allait à la recherche d’une seule espèce marine à la fois, le temps de marée basse ne permettant pas deux types de pêche le même jour. Ma mère se limitait à la recherche des palourdes qu’il fallait dégager du sable bleu ardoise à l’aide d’un crochet ; je l’y aidais les jours sans école. Mon père allait aux pétoncles, sur le platier au large du village voisin ou bien il allait aux bulots, abondants sur les rochers qui soutiennent la balise du Loup, au sud de Granville. Enfin, aux très grandes marées, avec ses copains pêcheurs qui disposaient d’un bateau, il allait aux ormeaux sur les îles Chausey. L’ormeau est un coquillage grand comme la main. Son unique coquille est tapissée de nacre irisée aux couleurs de l’arc-en-ciel et son large pied, ovale et charnu, constitue un mets de roi. Ma mère les cuisinait comme des escalopes, avec sauce au vin, échalotes et cornichons. Le surplus, elle le stérilisait dans des bocaux pour les jours moins fastes. Celui qui habite au bord de la mer, disait l’adage, a toujours quelque chose à manger avec son pain.

Un jour d’équinoxe de septembre, mon père fit une pêche miraculeuse : quatre-vingts ormeaux ! La hotte remplie à ras bord ! Tout fier, il n’a pas manqué de s’en vanter à son retour et la nouvelle s’est vite répandue dans le village. 

Eh ! Adrien, ton dossier est lourd comme cent mille diables ! Viens prendre un verre, ça va pas te faire de mal de t’asseoir cinq minutes !

L’invitation s’est renouvelée plusieurs fois sur son parcours et il remerciait en donnant des ormeaux. Chaque verre offert augmentait son euphorie et voyait diminuer le nombre de ses coquillages. Quand enfin, bien éméché, il est arrivé à la maison, il ne restait plus dans sa hotte que huit ormeaux ! Jamais encore je n’avais vu ma mère dans une telle colère.

Mais à quoi tu penses ? En donner quelques-uns, je dis pas… faut pas être chien. Mais toute sa pêche ou presque !

Un coup à boire, est-ce que ça se refuse ?

Tu sais ce que je fais, moi, avec quatre-vingts ormeaux ? D’abord, un repas pour aujourd’hui et un autre pour demain. Après, avec une telle pêche, j’aurais pu faire sept ou huit bocaux pour cet hiver ! Le jour où j’ouvre un bocal d’ormeaux, j’achète pas de viande ! Tu trouves qu’on est trop riches peut-être ? 

Prodigue parfois, la mer pouvait aussi se montrer implacable et tous la craignaient. On ne plaisantait pas avec elle et l’heure de la marée était sacrée. C’est la marée qui commande, disait-on. Ma mère m’a raconté que l’un de ses voisins cultivateurs avait failli mourir sur la grève. Parti à la pêche aux crabes, il se trouvait dans leur espace favori que nous nommions les Hermelles — sorte de formation corallienne. Tout à sa recherche, il glisse et se casse une jambe. Sentant le flux remonter, il rampe jusqu’au pied de la falaise, mais, incapable d’emprunter le chemin escarpé, il appelle à l’aide pendant des heures. Le flot commence à l’éclabousser et il se sent perdu. Mais il crie encore et toujours, assez pour inquiéter un paysan attardé qui le tire d’affaire in extremis.

 

Commentaires
K
J'ai pris une leçon sur les produits de la mer, moi, la montagnarde ignorante. J'ai relu deux fois une phrase "la mer pouvait aussi se montrer implacable ", la première fois, j'avais lu "la mère" ce qui pouvait correspondre à la colère de votre mère. Mais non, j'ai relu. Merci.
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C
Ouf, l'histoire se termine bien. Quel joli voyage dans ces temps reculés où il était encore possible de trouver de quoi manger avec son pain. Est-ce qu'on pourrait faire de même aujourd'hui ? merci pour ce partage !
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