Canalblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Grains de sel
Grains de sel
Grains de sel

Blog créé par l'Association pour l'autobiographie (APA) pour accueillir les contributions au jour le jour de vos vécus, de vos expériences et de vos découvertes culturelles.
Voir le profil de apagds sur le portail Canalblog

Newsletter
Commentaires récents
21 avril 2026

Michalis Raptis alias Michel Pablo

Bernard M.

 

Je viens de terminer la lecture du livre de Hall Greenland, Michel Pablo ou l’odyssée d’un trotskiste hérétique.

C’est un gros pavé de 500 pages à la typographie serrée, un texte en outre bourré de notes et de références parfois très développées, donc une lecture, disons, assez exigeante.

Mais j’ai eu un grand plaisir à découvrir certains aspects que je ne connaissais pas de ce personnage extraordinaire, cet infatigable globe-trotter qui est intervenu dans bien des processus révolutionnaires notamment en lien avec la décolonisation. Je connaissais son rôle dans la révolution algérienne en particulier lorsque dans les premières années de l’indépendance il a essayé de développer un secteur autogéré dans l’économie algérienne, ses démêlées avec la 4eme internationale ayant abouti à sa mise à l’écart puis à son exclusion et bien sûr son rôle dans les tentatives de recomposition de l’extrême gauche européenne dans les années 1960 pour tenter de la rendre plus réceptive aux transformations économiques et sociétales qui se dessinaient alors.

Il était le mentor du petit groupe dans lequel j’ai milité après Mai 68. Sa présence n’était pas fréquente mais il intervenait parfois dans certains de nos congrès et nous lisions avec passion les articles qu’il donnait dans la revue de notre courant international Sous le drapeau du socialisme. Nous étions toujours frappés par la hauteur de ses vues, par sa capacité à brosser des panoramas géopolitiques d’une extraordinaire ampleur. Dans le verre à moitié vide il savait toujours voir le verre à moitié plein et cet optimisme révolutionnaire qu’il portait en lui nous faisait rêver. C’était pour nous une figure paternelle, voire grand-paternelle impressionnante que renforçait encore son aspect physique avec sa haute stature, son élégance vestimentaire qui dénotait quand il débarquait dans nos assemblées composées en majorité de jeunes chevelus débraillés. (Dans la version originale en anglais le livre de Greenland est d’ailleurs titré Pablo The well dressed revolutionnary, le révolutionnaire élégant, un qualificatif d’ailleurs qui le caractérise au-delà de sa seule élégance physique.)

Mais je ne savais rien de son arrestation, de son procès et de sa détention au Pays-Bas pendant près de deux ans en raison de son soutien très actif, à la résistance algérienne, y compris en lui fournissant des armes. J’’ignorais tout de son activité dans sa Grèce natale, depuis sa participation à la résistance grecque et à la lutte au temps des colonels, comme ensuite, une fois la démocratie revenue, de son implication pour tenter de construire une aile gauche dans le PASOK, enfin dans le rôle d’analyste et de conférencier très écouté pendant les dernières années de sa vie. A sa mort à Athènes en février 1996 il avait reçu des hommages venant de très larges milieux attestant que son aura dépassait largement nos petits cercles révolutionnaires.

J’ai aperçu Pablo pour la dernière fois à la fin des années 1980 à la terrasse d’un café parisien. J’ai hésité à aller le saluer, ne l’ai pas fait et m’en suis voulu après. J’ai consacré une page à cette non-rencontre dans le récit de jeunesse Traces que j’ai déposé à l’APA sous le nom de Lucas Verdier.

En voici un extrait :

« A l'angle de la place du Châtelet, je passe devant le café Sarah Bernhard. A travers les vitres, c'est bien lui que j'ai vu, j'en suis sûr, il ne me parait pas avoir beaucoup changé malgré le passage des années, c'est toujours cette haute taille, ce grand corps qu'il tient très droit, ces larges gestes posés dont il enrobe l'homme plus jeune qui lui fait face et l'écoute et moi je crois entendre sa voix profonde et mélodieuse, ce ton assuré que renforce encore son lent débit et son accent chantant... C'est Pablo, qui fut un personnage considérable dans notre petit monde, un des fondateurs de la Quatrième Internationale avec Trotski, le symbole de la continuité historique de nos combats et le garant de nos engagements internationalistes. Ses interventions directes étaient rares dans la vie de notre organisation française mais nous lisions beaucoup ses textes, il paraissait parfois à de grandes occasions et délivrait alors des discours d'orientation générale qui nous frappaient par l'ampleur de leur vision et impressionnaient toujours les jeunes militants comme nous.

A côté de lui, sa femme Hélène est là elle aussi. Elle est un peu en retrait comme elle avait l'habitude de l'être, elle le regarde, elle l'écoute, on la sent prête à intervenir à son tour de sa voix haut perchée, aussi coupante que la sienne était charnue, persuasive, enveloppante. Elle est tassée sur elle-même et parait vieillie, bien plus que lui, une très vieille femme mais à l'éclat de ses yeux je devine sa force toujours concentrée, ses poings serrés au fond de ses poches.

Lui, en costume, cravaté, toujours élégant, fait grand seigneur. Elle, engoncée dans son manteau gris a l'air d'une vieille parigote de quartier populaire. Comme autrefois où ils nous paraissaient toujours former un couple étrange, étonnement mal assorti.

Pablo parle... Dans son regard je devine la conviction intacte, la volonté toujours tendue, le sens et l'unité d'une vie...

Et passe en moi, comme une onde vive, la nostalgie des ferveurs anciennes. »

 

Commentaires
B
Merci Dewaele pour cette référence au texte de Serand que je ne connaissais pas. A noter que le livre de Greenland a une longue postface de Patrick Silberstein qui évoque également l'histoire des pablistes français et de leur petite AMR dont il fut un actif militant.<br /> <br /> C'est vrai Maelle que l'action de Pablo en Algérie fut particulièrement importante. Au-delà du soutien à la lutte pour l'indépendance il y eut, une fois celle-ci acquise, l'implication très active de Pablo et de ses amis (les "pieds rouges") dans les tentatives de mettre en place démocratie directe et autogestion avant que le coup d'état de Boumedienne ne mette fin à tout ça.
Répondre
M
Voici, Bernard, un texte de Jean-Louis Hurst, daté de 1992, dont j’ai le manuscrit. Il est dédié à notre ami Kateb Yacine.<br /> <br /> « DEUIL ?<br /> Il y a trente ans, en juillet, éclata la fête :<br /> soudaine, gigantesque, dionysiaque.<br /> Alger, dite la Blanche, vira aux couleurs de l’arc-en-ciel.<br /> La planète presqu’entière voulait entrer dans la transe avec elle.<br /> Je parle de cette immense face cachée qui émergeait d’une nuit coloniale de cinq siècles.<br /> Elle reconnaissait dans la ville de Djamila Bouhired sa capitale.<br /> « Dépossession du monde », diagnostiqua Berque, le cheikh de Frenda, promu depuis peu au Collège de France.<br /> Les maîtres, dépossédés de leurs richesses, avaient pris d’assaut les dernières « Caravelles » en partance.<br /> Les esclaves, dépossédés de leurs peurs, mettaient les biens vacants en autogestion.<br /> <br /> La fête dura trois ans.<br /> Des esprits sceptiques, comme on sait les fabriquer chez nous, s’esclafferont. Puisqu’il y avait du kaki dans ce gouvernement, il ne pouvait s’agir que d’une dictature.<br /> Je m’inscris en faux.<br /> L’intelligence était au pouvoir, du moins dans ses couloirs.<br /> Les syndicalistes algériens revenus de France, les Pieds-rouges arrivés de partout, s’acharnaient à inventer une autre voie, qui ne fut ni la jungle de l’ouest ni le zoo de l’est.<br /> Ils avaient, pour y parvenir, un atout majeur : leur frénétique soif de partage. En ce temps-là on s’aimait.<br /> Les plus amoureux, les plus prométhéens, étaient ceux qui avaient osé trahir leurs racines :<br /> les uns, parce que la délectation de l’Europe à parler de l’homme, tout en le massacrant partout où elle le rencontrait, leur donnait la nausée ;<br /> les autres, parce qu’ils sentaient leurs ancêtres, encore pétrifiés dans une Médine mythique, capables de toutes les férocités à la première liberté revenue.<br /> « Qu’iriez-vous faire à La Havane ? nous demandait le Che. Le cœur est ici. »<br /> Ce fut, j’en suis définitivement convaincu, la plus belle embellie de ce siècle.<br /> Ses vagues atteignirent même, vers 1968, les forteresses glacées du nord, y descellèrent quelques pavés, y laissèrent entrevoir une plage à perte de vue.<br /> <br /> Puis… le silence.<br /> Là-bas tomba la chape de l’ordre,<br /> ici, celle du désordre.<br /> Désordre des idées, des sentiments, des âmes, soude caustique du vieux Guizot, ressortie sous nouvel emballage, que l’on étiquette sans vergogne « démocratie ».<br /> Place aux « battants ».<br /> Aujourd’hui tout se vend.<br /> Y compris la guerre d’Algérie.<br /> D’autant mieux qu’elle est restée trois décennies au frigidaire.<br /> Le stock est intact, à brader. Il y en a pour tous les goûts.<br /> Mais, sans droite ni gauche, les goûts sont-ils encore tellement disparates ?<br /> Le Pen, à Nice : « Le combat pour l’Algérie française n’a pas été inutile. Il a préparé le combat pour la France française. »<br /> Vidal-Naquet, dans le Nouvel-Observateur : « Faut-il renvoyer dos à dos les égorgeurs du FLN et les chevaliers de la gégène ? » En 1957, contre l’idéologie dominante du « canard enchaîné », il s’y refusait catégoriquement. En 1992, il se tâte.<br /> Entre ces deux poids lourds des engagements opposés fleurit un humanisme néo-camusien. Stora nous susurre que les Européens et les Arabes étaient faits pour s’entendre, s’imbriquer. Mais la folie (méditerranéenne ?) de la grande vendetta qui suivit poussa chacun au pire.<br /> Autrement dit : les FTP ne valaient pas mieux que les SS.<br /> Je rêve !<br /> À moins qu’un virus ne se soit subrepticement infiltré dans tous les laboratoires d’Histoire contemporaine de l’hexagone : celui du révisionnisme.<br /> <br /> À Alger, pendant ce temps, ce n’est pas avec des mots que l’on s’affronte, mais avec des balles.<br /> On tire sur les foules des quartiers pauvres.<br /> Des parachutistes (maintenant masqués) remontent les ruelles de la casbah à la recherche de terroristes baptisés « afghans ».<br /> Ali la Pointe les entends-tu ? Que décides-tu ?<br /> Mes « frères », mes « soeurs », de la guerre de libération, ceux que j’ai aidés, avec qui j’ai partagé la prison, ont tous aujourd’hui une prébende.<br /> Ils se qualifient de « démocrates » mais ont souhaité les chars et le coup d’État. Pas question, à leurs yeux, de laisser une plèbe fanatique les ramener au Moyen-âge.<br /> La plèbe, elle, les nomme « les nouveaux Pieds-noirs ».<br /> L’Algérie s’est recassée en deux, et pour longtemps : entre une classe pas toujours laborieuse mais décemment installée, fidèlement parabolée sur l’occident, et une autre, presquà la rue, obligée de s’inventer une contre-culture, évidemment dangereuse.<br /> <br /> Nos deux pays ont réussi un spectaculaire saut renversé de trente-cinq ans.<br /> À une variante près : à l’heure où j’écris, chaque soir, là-bas, est maculé de sang.<br /> Je ne célébrerai pas ce trentième anniversaire « de la paix ».<br /> Je ne vais plus aux enterrements. »<br /> <br /> Jean-Louis Hurst (dit Maurienne), auteur du « Déserteur » (éd. Minuit, réédité en 1991 chez Manya)<br /> <br /> C’était : un fragment d’histoire lointaine. 1962-1965. Et 1992.<br /> J’ai respecté scrupuleusement la graphie. Peut-être aurait-il fallu écrire « une autre voie, qui ne fût… ».<br /> On peut toujours se gausser de l’enthousiasme et de la nostalgie…
M
Je ne connais pour l’instant Michel Pablo que comme compagnon des Francis Jeanson, Henri Curiel (assassiné en 1978), Jean-Louis Hurst et autres grands et grandes internationalistes qui participèrent à l’avènement de l’Algérie indépendante, un âge d’or qui dura fort peu mais reste profondément et charnellement gravé en moi. Merci d’indiquer ce livre, que je lirai avec plaisir.
Répondre
D
Pour approfondir cette histoire compliquée du "Pablisme", il faut lire le texte de Patrick Serand de 2007: " Bref aperçu de l'histoire du courant "pabliste", ses suites et ses périphéries en France 1965-1996". Les Trotskystes si décriés ont eu au moins le mérite de dire la vérité sur les crimes du Stalinisme, ce qui n'est pas une mince affaire !
Répondre
Mode d'emploi

Adresser votre texte (saisi en word, sans mise en page, en PJ à votre mail) à l'adresse :

apagds@proton.me

- Envoyez si possible une image (séparément du texte). Cliquez sur les images pour les ouvrir en grand
- Précisez sous quel nom d'auteur il doit être publié
- Merci de ne pas adresser de textes trop longs afin de laisser son dynamisme à la lecture. Des billets de 2000 à 4000 signes environ sont les plus adaptés à la lecture dans un blog.
L
es administrateurs du blog se réservent le droit de publier un texte trop long de façon fractionnée.


 

Archives