Michalis Raptis alias Michel Pablo
Bernard M.
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Je viens de terminer la lecture du livre de Hall Greenland, Michel Pablo ou l’odyssée d’un trotskiste hérétique.
C’est un gros pavé de 500 pages à la typographie serrée, un texte en outre bourré de notes et de références parfois très développées, donc une lecture, disons, assez exigeante.
Mais j’ai eu un grand plaisir à découvrir certains aspects que je ne connaissais pas de ce personnage extraordinaire, cet infatigable globe-trotter qui est intervenu dans bien des processus révolutionnaires notamment en lien avec la décolonisation. Je connaissais son rôle dans la révolution algérienne en particulier lorsque dans les premières années de l’indépendance il a essayé de développer un secteur autogéré dans l’économie algérienne, ses démêlées avec la 4eme internationale ayant abouti à sa mise à l’écart puis à son exclusion et bien sûr son rôle dans les tentatives de recomposition de l’extrême gauche européenne dans les années 1960 pour tenter de la rendre plus réceptive aux transformations économiques et sociétales qui se dessinaient alors.
Il était le mentor du petit groupe dans lequel j’ai milité après Mai 68. Sa présence n’était pas fréquente mais il intervenait parfois dans certains de nos congrès et nous lisions avec passion les articles qu’il donnait dans la revue de notre courant international Sous le drapeau du socialisme. Nous étions toujours frappés par la hauteur de ses vues, par sa capacité à brosser des panoramas géopolitiques d’une extraordinaire ampleur. Dans le verre à moitié vide il savait toujours voir le verre à moitié plein et cet optimisme révolutionnaire qu’il portait en lui nous faisait rêver. C’était pour nous une figure paternelle, voire grand-paternelle impressionnante que renforçait encore son aspect physique avec sa haute stature, son élégance vestimentaire qui dénotait quand il débarquait dans nos assemblées composées en majorité de jeunes chevelus débraillés. (Dans la version originale en anglais le livre de Greenland est d’ailleurs titré Pablo The well dressed revolutionnary, le révolutionnaire élégant, un qualificatif d’ailleurs qui le caractérise au-delà de sa seule élégance physique.)
Mais je ne savais rien de son arrestation, de son procès et de sa détention au Pays-Bas pendant près de deux ans en raison de son soutien très actif, à la résistance algérienne, y compris en lui fournissant des armes. J’’ignorais tout de son activité dans sa Grèce natale, depuis sa participation à la résistance grecque et à la lutte au temps des colonels, comme ensuite, une fois la démocratie revenue, de son implication pour tenter de construire une aile gauche dans le PASOK, enfin dans le rôle d’analyste et de conférencier très écouté pendant les dernières années de sa vie. A sa mort à Athènes en février 1996 il avait reçu des hommages venant de très larges milieux attestant que son aura dépassait largement nos petits cercles révolutionnaires.
J’ai aperçu Pablo pour la dernière fois à la fin des années 1980 à la terrasse d’un café parisien. J’ai hésité à aller le saluer, ne l’ai pas fait et m’en suis voulu après. J’ai consacré une page à cette non-rencontre dans le récit de jeunesse Traces que j’ai déposé à l’APA sous le nom de Lucas Verdier.
En voici un extrait :
« A l'angle de la place du Châtelet, je passe devant le café Sarah Bernhard. A travers les vitres, c'est bien lui que j'ai vu, j'en suis sûr, il ne me parait pas avoir beaucoup changé malgré le passage des années, c'est toujours cette haute taille, ce grand corps qu'il tient très droit, ces larges gestes posés dont il enrobe l'homme plus jeune qui lui fait face et l'écoute et moi je crois entendre sa voix profonde et mélodieuse, ce ton assuré que renforce encore son lent débit et son accent chantant... C'est Pablo, qui fut un personnage considérable dans notre petit monde, un des fondateurs de la Quatrième Internationale avec Trotski, le symbole de la continuité historique de nos combats et le garant de nos engagements internationalistes. Ses interventions directes étaient rares dans la vie de notre organisation française mais nous lisions beaucoup ses textes, il paraissait parfois à de grandes occasions et délivrait alors des discours d'orientation générale qui nous frappaient par l'ampleur de leur vision et impressionnaient toujours les jeunes militants comme nous.
A côté de lui, sa femme Hélène est là elle aussi. Elle est un peu en retrait comme elle avait l'habitude de l'être, elle le regarde, elle l'écoute, on la sent prête à intervenir à son tour de sa voix haut perchée, aussi coupante que la sienne était charnue, persuasive, enveloppante. Elle est tassée sur elle-même et parait vieillie, bien plus que lui, une très vieille femme mais à l'éclat de ses yeux je devine sa force toujours concentrée, ses poings serrés au fond de ses poches.
Lui, en costume, cravaté, toujours élégant, fait grand seigneur. Elle, engoncée dans son manteau gris a l'air d'une vieille parigote de quartier populaire. Comme autrefois où ils nous paraissaient toujours former un couple étrange, étonnement mal assorti.
Pablo parle... Dans son regard je devine la conviction intacte, la volonté toujours tendue, le sens et l'unité d'une vie...
Et passe en moi, comme une onde vive, la nostalgie des ferveurs anciennes. »