Que la montagne est belle
Francine Gautier Lechevretel
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Pas de doute, je suis ailleurs…
Je sors discrètement de la tente et je tombe en arrêt devant des fleurs étranges dont l’élégance mauve me saisit. Je n’en ai jamais vu et elles sont si nombreuses qu’elles semblent danser tout autour de moi. Je les ai déjà observées sur des photos… Pas des crocus, non… Des colchiques ! Quel bonheur de les voir de mes propres yeux !
Nous sommes arrivés hier soir, à la nuit tombée, dans un village du massif de Belledonne et tous, filles et garçons, nous avons monté les tentes à la lumière des lampes électriques. Au matin, impatiente de découvrir les lieux, je me suis réveillée la première. Sans bruit, j’ai quitté l’abri où six autres de mes compagnes dorment encore.
Oui, je suis ailleurs. Je lève les yeux : la voilà la montagne ! Incroyablement haute ! Si je m’attendais… Je me sens écrasée par cette présence verticale tellement nouvelle pour moi qui suis habituée à l’horizon marin. Le paysage est si grandiose que j’en suis toute bouleversée et que le cœur me bat.
C’est bizarre tout de même… Le jour est levé et notre camp tout entier est privé de lumière, comme plongé dans un demi-jour bleuté… Ah ! je comprends : les monts cachent le soleil et seule la crête de la montagne est éclairée par ses rayons roses. Sur les pentes ombreuses, je devine la masse des sapins. Plus proches de moi, les feuillus sont plus nets et déjà colorés par l’automne.
J’ai quatorze ans en ce début des années soixante et… comment dire ? Le paysage me paraît totalement irréel. Comment y croire ? J’en ai rêvé pourtant et il ressemble aux photos que j’ai vues. En mille fois plus saisissant. C’est du grand spectacle !
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Le lendemain, une balade est prévue, un homme du village sera notre guide. Tôt le matin, nous empruntons la piste toute proche et montons. En peu de temps, nous quittons le village et ses cultures. Le chemin caillouteux grimpe de plus en plus et bientôt, nous remarquons des touffes de framboisiers sur les bas-côtés. Des framboisiers sauvages ! Quelle découverte ! Chez nous, en Normandie, ils ne poussent que dans les jardins… Nous picorons les fruits rouges et sucrés tout en continuant notre marche. Les herbes qui bordent le sentier sont desséchées en ce mois de septembre, mais, en gagnant de l’altitude, je découvre, ébahie, d’autres fleurs inconnues. L’accompagnateur, amusé par nos exclamations étonnées, en précise les noms : des asters, quelques ancolies attardées, des campanules presque indigo, le plumet de la linaigrette dans les passages humides ou encore la tête ébouriffée des anémones montées en graines.
Les conifères se font plus rares au fur et à mesure de notre progression, puis disparaissent. Nous arrivons sur l’alpage. L’herbe y est drue, très verte et ponctuée de plantureuses touffes de gentianes. En poursuivant notre ascension, nous découvrons, intrigués, un chalet d’alpage au toit pentu installé sur un replat avec, broutant tout autour, un troupeau de vaches en liberté. Une petite fille les surveille, accompagnée d’un chien noir et blanc.
Autre découverte, autre enchantement : les sonnailles accrochées au cou des bêtes. J’avais entendu leur mélodie de loin, puis elle était devenue de plus en plus nette à mesure que nous approchions. Je suis charmée par leur son harmonieux. Chaque cloche émet une note différente, mais l’ensemble est si mélodieux que je m’arrête pour écouter, stupéfaite. Les sons cristallins s’égrènent entre les parois rocheuses, puis nous reviennent répétés et amplifiés par l’écho. C’est une musique délicieuse, pour moi totalement inouïe. Le dépaysement est complet.
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