René Rioul
Anne Poiré Guallino
Notre ami apaïste René Rioul s’est éteint le 21 mars 2025. Ses courriers, érudits, me manquent et je sais que dorénavant, je ne pourrai plus demander à personne de sa qualité de m’aider lorsqu’un doute m’étreint, concernant l’orthographe ou la grammaire : j’avoue que parfois je l’interrogeais uniquement pour le plaisir de la réponse. Il s’appuyait sur le Grévisse, sur l’avis de son épouse Danielle, sur l’usage, ou encore « comme l’écrit excellemment mon vieux copain (vrai de vrai : on était voisins à Levallois-Perret, et on a passé l’agreg ensemble) Jean-Paul Colin, dans son Dictionnaire des difficultés du français (éd. Robert, “les usuels du Robert”, il en existe même une édition de poche). La GMF ne dit pas autre chose (éd. 2016, p. 655) ». Modestement, il ne s’appuyait pratiquement jamais sur son propre ouvrage de référence La grammaire méthodique du français (PUF), pourtant souvent réédité… Un an, déjà, et quelques jours, qu’il est parti.
Cet après-midi, nous étions à Maizilly, un tout petit théâtre privé, merveilleux, dans lequel nous exposons encore ce samedi, puis nous fermerons les portes du hall. Soudain, un homme arrive. Quelle émotion ! Je n’ai pas eu l’idée de prendre une photographie, tout était tellement inattendu, incroyable. Je joins donc un souvenir de ce qu’il n’aura peut-être pas vu, d’ailleurs, tant lui-même était ému.
« C’est René Rioul qui m’envoie. »
« René ? » « Oui. J’ai vu votre nom sur Libra Memoria, quand il est mort. Je viens de La Clayette. » Une commune qui n’est pas très éloignée, et que Bernard Massip a évoquée ici il y a quelques mois. Si mes souvenirs sont bons, certains de ses amis y habitent. Les Apaïstes ont donc des antennes un peu partout ? Mon cœur en bat encore.
Ce monsieur, dont j’ignore même le nom, a connu René pendant la guerre d’Algérie. Les Lettres du bidasse de René Rioul déposées à Ambérieu ne parlent pas de lui : totalement décidé à ne pas porter les armes, il est arrivé quelques mois plus tard. Mais c’est bien simple, ce pacifiste intégral l’a confié à Patrick : « Nous nous sommes fréquentés pendant quatre mois », ils ont même partagé la même chambre, « et cette rencontre a été l’événement le plus important de ma vie. »
J’en ai les larmes aux yeux. Je pense à toi, René. Ce face-à-face, improbable !
Hélas, je n’ai pas pu dialoguer suffisamment avec lui, mais j’espère qu’il viendra nous voir, chez nous, une autre fois. J’étais très occupée par un couple, avec deux de leurs petits-enfants : ces personnes nous découvraient, et pour cause. Ils ne sont dans la région que depuis deux ou trois ans. Avant, ils vivaient… à Strasbourg.
Imaginez mon trouble ! Pour ceux d’entre vous qui ne les ont pas connus, René et Danielle habitaient bien sûr cette belle ville.
Ils étaient incroyablement présents, vivants, cet après-midi. De quoi dresser les poils sur les avant-bras… J’avais prévu de déposer un peu moins de grains de sel, ces prochains jours, mais celui-ci (ou celui-là, dis-moi, René, quelle formule privilégier ?), celui-ci, donc, s’impose.
Et ce soir, en rentrant, pendant que je prépare ce texte, soudain, Patrick me donne quelques indices supplémentaires, pour rechercher cet homme, ce qui nous a permis de, probablement, retrouver son nom.
Nous pensons pouvoir le recontacter : si c’est bien l’identité qui est revenue à mon prince, nous connaissons, en réalité, peut-être, son fils, ou son neveu ! Le monde est minuscule, je vous le dis.
Je relis le dernier mail que j’ai reçu de mon grammairien préféré, et échotier de l’APA, daté du 16 mars 2025, outrageusement optimiste : « L’opération a été réussie. » Il termine son message par « Amitiés René et Danielle ». Son épouse s’était éteinte deux mois plus tôt, le 2 février de la même année, et il l’associait encore à lui. Cet après-midi, cet ami qui disait de René qu’il avait été pour lui beaucoup plus qu’un ami a rappelé de mémoire ces deux dates à Patrick. Je vous le répète, leur rencontre, qui n’aura duré que « quatre mois », « a été l’événement le plus important de toute » son existence.
Je pense à René, à Danielle. Les Apaïstes sont notre famille de cœur. Je pense aux autres membres de l’association qui se sont endormis pour toujours, je sais, ce n’est pas très gai, mais pourtant, cet après-midi, je vous assure que nos amis d’Alsace étaient bien vivants. Et nous en sourions encore.
/image%2F1169248%2F20260420%2Fob_5b64ad_20260419gds-mem-apg-rene-rioul.jpeg)
Internet