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Grains de sel
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Blog créé par l'Association pour l'autobiographie (APA) pour accueillir les contributions au jour le jour de vos vécus, de vos expériences et de vos découvertes culturelles.
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24 avril 2026

Une enfance au grand air

Francine Gautier Lechevretel

 

— Débarrasse-moi le plancher ! Tu n’arrêtes pas de bouger et de faire du bruit ! Tu me fatigues.

J’ai compris, Maman ne me supporte plus dans la petite cuisine de notre logement exigu. Sans tarder, je quitte la maison. J’ai d’autres lieux à moi. Je connais tous les sentiers qui sillonnent la commune, ombragés ou non, en bordure de mer ou longeant les ruisseaux, traversant bois ou landes. Là, tout est ouvert, pas de limite. Je suis libre, tellement libre qu’on pourrait me croire un peu à l’abandon.

Hors temps scolaire, je vagabonde au gré des saisons. Chaque fin d’hiver, je sais qu’en allant me promener le long du sentier de la Roche, j’ai des chances de débusquer les premières primevères. J’ai un coup au cœur chaque fois que je les redécouvre. Un an, c’est long et j’ai oublié leur jaune pâle si délicat et leur odeur subtile. Mi-février, je guette les premiers boutons de jonquilles dans le vallon proche de notre domicile. Encore une huitaine de jours et son sol deviendra tout jaune, un vrai jaune pétant, qui me fera trouver fade celui des primevères. Au pied de certaines haies, j’ai mes coins à violettes ; elles ne devraient plus tarder… J’ai hâte de respirer leur parfum pénétrant. Un mois plus tard, le long du sentier du Plateau, ce seront les tapis foisonnants de jacinthes au bleu intense et à l’arôme puissant. Sans me lasser, je cueille des bouquets pour les deux femmes que j’aime : ma mère et ma maîtresse d’école. Cette dernière prélève parfois de mes bouquets une fleur pour chaque élève. Nous devons l’observer, la dessiner, puis la peindre à l’aquarelle. J’aime me concentrer sur cet exercice : deux jaunes différents pour les jonquilles, deux bleus et un violet pour les jacinthes ; il faudra que je trouve une autre nuance pour les violettes…

Dans les haies qui bordent les sentiers, il n’est pas trop difficile de repérer les nids au printemps, les oiseaux se trahissent eux-mêmes : tout à coup, en un endroit précis, ils deviennent très affairés. C’est ainsi que j’ai découvert et pris dans mes mains des œufs de merles, verts veinés de noir, si beaux, si parfaits, puis remis à leur place. Quelques jours plus tard, voulant revoir les coquilles aux belles couleurs, j’ai remis la main dans le nid. Les merles l’avaient abandonné et les œufs étaient froids. Je m’en suis beaucoup voulu. On m’avait prévenue pourtant, les oiseaux ne supportent pas qu’on touche à leurs œufs !

La vallée du Lude fait partie de mes lieux préférés, mais ma mère m’interdit d’y aller seule. Quant à mon père, toujours absent, il ignore tout de mes errances. Alors, je passe outre. J’accède au creux de la vallée en dévalant un sentier à pic. L’endroit est serein et à l’abri du vent ; il sent le ruisseau, l’humus, la menthe. Le Lude, toujours bruissant, s’écoule entre deux versants d’une soixantaine de mètres recouverts d’ajoncs et de genêts. En suivant jusqu’au bout le chemin qui le borde, on accède à une jolie plage de galets. Là, tout à coup, le vent piquant me saute à la gorge et le bruit de la mer, un temps étouffé, s’impose à nouveau.

L’été, toutes mes envies convergent du côté de la vaste plage de sable et je trouve mille astuces pour m’y rendre et me baigner malgré l’interdiction maternelle. J’y rencontre des enfants d’estivants et c’est en les imitant — eux qui suivent des cours au Club des Mouettes — que j’apprends à nager.

Je m’aperçois que l’été décline quand, le long du sentier des Fontaines, les noisettes s’alourdissent et tombent. La rentrée des classes ne va plus tarder et je commence à repérer dans les haies les bonnets carrés des fusains sauvages. Ils vont bientôt rosir et je pourrai en faire des bouquets. Dans le Val-aux-Geais enjambé par le viaduc à trois arches de la ligne de chemin de fer désaffectée, les hêtres couverts de faînes attirent les écureuils roux. À bonne hauteur, ils me surveillent de leurs yeux luisants ; ils n’aiment pas être dérangés. Quand l’hiver est installé, je ramasse au bord du chemin des Loups, les herbes sèches, le houx et la mousse indispensables à la mise en place de notre crèche de Noël.

L’hiver, les jours sont courts, la nuit est tombée lorsque je sors de l’étude. Il y a quelques lampadaires dans le village, mais, au-delà, j’ai un bout de chemin à faire sans aucun éclairage. Dès que je rentre à la maison, ma mère m’envoie faire des courses : chercher le lait, du jambon ou des harengs pour le repas du soir, un article de mercerie pour réparer l’un ou l’autre de nos vêtements… Elle a toujours oublié quelque chose.

L’institutrice nous incite à combattre la peur, aussi je m’applique à penser que ces gros bonshommes, le long du chemin sans éclairage, sont bien des silhouettes d’ormes avec leurs loupes énormes mises en relief par la taille d’automne. Pas du tout des ogres tapis dans le noir et prêts à se saisir de moi. « Quand on a peur, il faut raisonner », dit-elle.

Cette vie au grand air ne va pas sans quelques dommages : jambes griffées par les ronces, genoux écorchés, chutes des arbres où je tente, en vain, de me construire une cabane… Un jour, sur le chemin des Pêcheurs, je fais une rencontre dont je me serais bien passée. Au dernier moment, je vois à mes pieds une longue couleuvre marron gris qui ne m’a pas entendue arriver. Aussi effrayée que moi, elle se dresse, jaillissant du sol, siffle puis se sauve dans un grand bruit de feuilles sèches et de gravier déplacé, laissant derrière elle une odeur âcre. Je reste figée sur place, incapable de faire un pas, je tremble comme une feuille, je claque des dents. Mais je raisonne : les reptiles d’une telle longueur sont des couleuvres, donc inoffensives. Malgré tout, il me faut un certain temps pour retrouver mon état normal et j’éviterai désormais ce chemin : l’animal vit aux alentours et il a mauvais caractère.

Le sentier du Grand Fossé mène à un champ où se trouve une masse informe de ferraille enchevêtrée, rouillée et noircie qui m’intrigue fortement. À mes questions, ma mère répond : « C’est un avion qui s’est écrasé là pendant la guerre. Je l’ai vu tomber. En flammes, il était. » Longtemps, j’observe les vestiges de l’appareil et je finis par découvrir les ailes : l’une, à côté de l’appareil et l’autre, détachée, gisant une vingtaine de mètres plus loin. Impossible, toutefois, de distinguer l’avant de l’arrière… À chaque retour de la belle saison, l’amas de ferraille disparaît un peu plus sous l’herbe drue de la prairie.

Je vais parfois sur la pointe qui domine la plage, du côté des blockhaus dont les canons, à ce que l’on dit, sont restés pointés sur le port de Granville pendant les quatre ans d’occupation allemande. Ils sont de plus en plus envahis par les ronces et les prunelliers. À l’intérieur, ils sont sinistres, mais ce sont d’excellentes cachettes pour nous, gamins amateurs de jeu de cache-cache. Tout à côté, il y a des villas ouvertes à tous les vents, pratiques elles aussi pour se dissimuler. Les Allemands les ont vandalisées avant leur départ : fenêtres explosées, gravats, débris de verre et de bois. J’observe ces destructions sans bien comprendre et j’ai beaucoup de mal à imaginer, dans ces lieux tranquilles, les terribles occupants si souvent évoqués par les adultes.

J’aime cette vue dégagée sur la mer qu’on a du haut des falaises, avec tous ces bleus et ces verts différents, soulignés par la blancheur des crêtes d’écume. De ce promontoire, j’ai l’impression que les nuages sont à portée de main ; blancs ou gris bleuté, en perpétuel mouvement, on les voit arriver de loin. Le vent me fouette, m’emplissant la poitrine de son odeur d’iode et de varech. De la mer, haute ou basse, monte un souffle, une sorte d’haleine rassurante — comme une grande respiration.

Les sentiers, c’est un peu mon chez-moi, je m’y sens bien, en lieu sûr. Je n’ai pas envie de retourner à la maison où m’attendent les travaux quotidiens et une mère toujours en souffrance.

Une fois de plus, elle va dire en me voyant rentrer : « Mais… tu n’es jamais là ! »

 

Commentaires
C
Quelle belle sensibilité ! j'ai aimé vous suivre dans vos pérégrinations et vos réflexions, malgré les tensions où on sent que vous n'êtes pas tout à fait heureuse en famille. Bel exemple, ici de ce que peut être une nature consolatrice !
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L
Merci, Christina de m'avoir reçue 5 sur 5.<br /> Amicalement.<br /> Francine
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