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Grains de sel
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Blog créé par l'Association pour l'autobiographie (APA) pour accueillir les contributions au jour le jour de vos vécus, de vos expériences et de vos découvertes culturelles.
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27 mai 2026

Ces Chênes qu’on abat…

Sylvie Azéma-Prolonge

 

Un jour, un arbre que l’on appelait l’arbre à papillons s’est littéralement couché dans la pelouse de mon jardin. Une source passe au-dessous, dans des réseaux compliqués de ruissellement. Trop de jours de pluie ont eu raison de ses racines qui ont lentement pourri jusqu’à faire lâcher prise la lourdeur du tronc. Puis trop de sècheresse, coups durs pour les sols et les sous-sols. Il ne s’est pas cassé en deux dans la violence d’un dernier coup de vent, il s’est allongé comme un animal fatigué, blessé, en froissant l’herbe humide, les branches ont percuté les rosiers alentour dans un éclatement de pétales. La base du tronc avait une matière semblable à une peau jaune et dodue. J’ai vite fait une photo sous le coup de l’émotion en sanglotant presque, je ne l’avais pas entendu craquer et, subitement à la fenêtre, j’apercevais le changement, la fin d’un monde, mais que se passe-t-il dans le paysage, où est l’arbre ? Quel est ce trou béant que le ciel a vite rempli ?

Cette impression de défaite immense d’un colosse abattu m’a abattue à mon tour pendant quelques semaines.

*

Au mois de mars dernier, on a abattu un chêne qui était là si près de ma maison, mais pas à moi, à quelques centimètres de limite de propriété. Un chantier de lotissement a eu raison de lui. Il était beau avec trois troncs, dont deux ont été détruits à la férocité désastreuse d’un bulldozer. Le troisième a demandé plus de soin, des élagueurs sont venus rabattre les hautes branches à faire choir du côté de chez moi, le tronçonnage morceaux par morceaux avant le retour de l’impitoyable bulldozer qui est venu à bout du tronc de cinquante ans au moins.

Envolée d’oiseaux, déséquilibre de tout un système écologique, destruction de la biodiversité.

Tourterelles et pies désarçonnées par la perte de leur habitat.

J’ai filmé la progression de l’abattage. Un véritable crève-cœur !

 

Tout se rejoint dans ce piétinement des choses et des êtres.

Vies impuissantes

Désastres incessants

Fatigues générales

Écroulements

Une faux m’a coupé l’herbe sous les pieds

Mes jambes me font mal

Mon dos n’est pas celui d’Atlas : je ne peux plus rien porter, soutenir, aider, accepter

Bonne pour l’équarrissage

On revoit pour moi ma taille au carré, on révise mes angles droits

Derniers soupirs rebelles, défensifs où pointe l’abdication

*

Consolation N° 1 

Je me souviens de l’Expo Nous les arbres à la Fondation Cartier en 2019.

S’y croisaient des réflexions d’artistes et de chercheurs qui valorisaient les capacités sensorielles des arbres, leur aptitude à la communication, le développement d’une mémoire révélant une véritable intelligence végétale, s’y déployait ce que je peux appeler une autobiographie des arbres. C’est là que j’ai appris le principe de réitération qui permet à l’arbre de renaître de ses traumatismes.

Quand je vivais en Bretagne à Pleumeur-Bodou, à Kérénoc, près de Trégastel et Trébeurden, un arbre à moitié pin, à moitié eucalyptus m’attendait au bout du sentier qui menait à la mer juste à l’orée du sable.

Je passais et repassais devant l’arbre. Un pin sur lequel poussait un eucalyptus. Quand le vent avait le souffle léger, l’air devenait épicé des deux senteurs que je ne parvenais pas à démêler. Je ne m’étais pas aperçue tout de suite qu’il y avait deux arbres : le pin dominait bien sûr, plus âgé, plus ancré dans le sol. L’eucalyptus n’avait pas dit son dernier mot. On sentait la lutte de l’un et la torture de l’autre. Il y avait peine à se loger.

J’aimerais reproduire chez moi cette bizarrerie de la nature, à taille réduite, créer un bonsaï particulier, voir la croissance en continu de celui qui s’est incrusté, qui a creusé une place insolite. A-t-il été accepté, a-t-il été invité, a-t-il lutté ?

Je me contente de poser la main sur les troncs pour mesurer la respiration végétale, le battement des écorces.

Juste être là au plus près, créer la présence de l’arbre double, le meilleur repère au paysage qui se défait sous mes pas. C’est un salut, une légère empreinte de la main, une éraflure discrète, une excitation cutanée.

Une fois touché l’arbre comme une borne, on entre dans les parages familiers de la route qui perd son goudron, devient petit sentier de plus en plus envahi de sable, et la plage est là tout de suite.

*

Consolation N° 2

Il est par chez moi du côté de Courdimanche et de Boisemont, dans la forêt de l’Hautil, un chêne particulier qui n’a pas résisté à la tempête de 1999. Un chêne séculaire n’a pas franchi le pas d’un nouveau siècle. Mais on a eu l’intelligence de préserver son chablis pour que les promeneurs puissent observer toute une horde d’êtres vivants à l’assaut du bois mort qui les abrite et les nourrit.

*

Consolation N° 3

Lors d’un voyage au Québec en 2011, près du lac Saint-Jean, à travers une forêt, j’ai parcouru un sentier de méditation au gré des trente panneaux sur lesquels étaient inscrites des maximes de Félix Leclerc. Sur l’un d’eux, on peut lire « Quand il tombe, l’arbre fait deux trous : celui dans le ciel est le plus grand. »

La forêt se referme, le sentier se laisse lire

Au travers des paroles du poète-chanteur

La randonnée devient légère

*

Consolation N° 4 : je relis Italo Calvino et son Baron Perché décidé coûte que coûte à vivre dans les arbres. Son saut d’arbre en arbre m’a toujours marquée.

J’adore les éco-branchistes.

Je lis l’Arbre-monde de Richard Powers

Et encore des histoires d’arbres

À mourir debout et renaître

*

Consolation N° 5

En 2006, j’ai noté dans un de mes carnets la découverte du Chêne de Goethe :

À Buchenwald, lors de la construction du camp, avait été épargné un chêne protégé. Pour les prisonniers, il est avéré qu’il était devenu à partir de 1938 le « chêne de Goethe », en souvenir des fréquentes visites du Poète sur l’Ettersberg. En août 1944, les bombardements alliés l’endommagèrent sévèrement. Il est alors abattu. Il n’en reste qu’une souche. Plusieurs déportés emporteront avec eux des morceaux, fragments ou copeaux de l’arbre. Le prisonnier et résistant néerlandais Nico Pols en dissimula un petit éclat. Ce morceau de bois resta toute sa vie sur son bureau. Sa femme remit l’éclat du « chêne de Goethe » au Mémorial en 2006, avec d’autres souvenirs. En 2016 sort un film de Joachim Olender où un photographe part à Buchenwald pour retrouver la trace d’un arbre mort.

*

Consolation N° 6

Il était une fois sur un parterre du Jardin des Tuileries, à Paris, l’Arbre des Voyelles, une œuvre de l’artiste italien Giuseppe Penone. Installée en 2002, il s’agit du moulage en bronze d’un arbre déraciné. La végétation pousse librement autour de lui. Même s’il n’est pas de bois, quelle belle leçon de vie nous donne -t-il !

*

Consolation au jardin N° 7 :

J’attends l’heure qui donnera aux arbres

Une ombre d’encre

Leur flaque solaire

Une goutte de pluie sur la tête de l’hortensia

Près de la plaque de la cuve de fuel

Le jardin et le monde explosent

Et chancelle l’ombelle

 

La rafale barbare secoue le parterre

De fleurs dans son film de l’été

L’herbe se couche

Dégermée

 

Cerner quelques mètres carrés de lavande

Tout le jour prendre les auspices

Guetter le passage

Des corbeaux d’Alep

 

Et le lierre avance

Vous lui donnez ceci

Et le voilà cela

Dans l’ambition

 

Feux à toutes les frontières

Les coquelicots se donnent le rouge

Et les fuchsias aussi

Dans les colères sèches

 

Tout ça sur une même tige

Le bourgeon non éclos la fleur épanouie

Un pistil chiffonné

Longue vie aux filles et aux mères

 

J’entends des pattes de renard

Qui gratte les fleurs couchées

Pour la nuit

À l’aube compter les traces

 

Et s’il n’en reste qu’une

Je serai celle-là pense la cerise oubliée

Sur la branche seule survivante

Du printemps agité

Quand vole un papillon jaune

Retrouver la légèreté

D’une mère

La mienne

  

Ce n’est pas que je veuille le quitter

Le jardin

Mais presque

 

Peur de sombrer dans les plates-bandes

Au croc-en-jambe

Du chiendent

  

De loin j’entends les mauvaises herbes

Pousser des cris autour des roses

La trémière se défend mieux

 

Non je ne tiendrai pas longtemps

En équilibre sur la feuille

Je ne suis pas coccinelle

 

Je ne mordrai pas la terre

à pleines dents

Déjà noires d’encre

 

Je ne casserai pas en deux le ver de terre

Dans la boue de l’hémistiche

Il sait se recomposer

 

Je ne tiendrai aucune tige

Dans la sève impatiente

Et les ongles sales

 

Je planterai mes pieds

Dans les plates-bandes

Là où on ne doit pas marcher

 

Commentaires
M
Compassion et anxiété. <br /> <br /> Mais consolations 8 et 9, ou 9 et 10 proposées : <br /> voir ou revoir le film « Silent Friend » de la cinéaste hongroise Ildiko Enyedi, sorti en France le 1er avril dernier. Le personnage central est un ginkgo biloba presque bicentenaire, qui vit dans le jardin botanique de Marbourg (land de Hesse, Allemagne).Trois époques sont évoquées, dont il voit les protagonistes défiler : début du XXème siècle, années 1970, et de nos jours pendant le confinement dû au Covid. Certains d’entre eux découvrent la symbiose avec arbres et plantes, sous le regard silencieux et amical du vieil arbre. Mais peut-être le blog en a-t-il déjà parlé.<br /> Relisons dans ce cas les « Vers dorés » de Gérard de Nerval (XIXème siècle) qui déjà, parmi bien d’autres et en tous temps, avertissait ceux qui saccagent la nature :<br /> <br /> « Homme ! libre penseur - te crois-tu seul pensant<br /> Dans ce monde où la vie éclate en toute chose :<br /> Des forces que tu tiens ta liberté dispose,<br /> Mais de tous tes conseils l’univers est absent.<br /> <br /> Respecte dans la bête un esprit agissant…<br /> Chaque fleur est une âme à la Nature éclose ;<br /> Un mystère d’amour dans le métal repose : <br /> « Tout est sensible ! » - Et tout sur ton être est puissant !<br /> <br /> Crains dans le mur aveugle un regard qui t’épie ;<br /> À la matière même un verbe est attaché…<br /> Ne la fais pas servir à quelque usage impie !<br /> <br /> Souvent dans l’être obscur habite un Dieu caché ;<br /> Et comme un œil naissant couvert par ses paupières,<br /> Un pur esprit s’accroît sous l’écorce des pierres ! »<br /> <br /> Pythagore, à qui le poème est en quelque sorte dédié (« Tout est sensible ! »), précurseur plus ancien encore…
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A
Je viens de tout relire, à voix haute, pour Patrick : nous sommes émus, c'est si beau. Merci ! Bravo.
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P
Consolations : un vrai recueil… Merci pour cette forêt émouvante à l’ombre apaisante.
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