Ces Chênes qu’on abat…
Sylvie Azéma-Prolonge
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Un jour, un arbre que l’on appelait l’arbre à papillons s’est littéralement couché dans la pelouse de mon jardin. Une source passe au-dessous, dans des réseaux compliqués de ruissellement. Trop de jours de pluie ont eu raison de ses racines qui ont lentement pourri jusqu’à faire lâcher prise la lourdeur du tronc. Puis trop de sècheresse, coups durs pour les sols et les sous-sols. Il ne s’est pas cassé en deux dans la violence d’un dernier coup de vent, il s’est allongé comme un animal fatigué, blessé, en froissant l’herbe humide, les branches ont percuté les rosiers alentour dans un éclatement de pétales. La base du tronc avait une matière semblable à une peau jaune et dodue. J’ai vite fait une photo sous le coup de l’émotion en sanglotant presque, je ne l’avais pas entendu craquer et, subitement à la fenêtre, j’apercevais le changement, la fin d’un monde, mais que se passe-t-il dans le paysage, où est l’arbre ? Quel est ce trou béant que le ciel a vite rempli ?
Cette impression de défaite immense d’un colosse abattu m’a abattue à mon tour pendant quelques semaines.
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Au mois de mars dernier, on a abattu un chêne qui était là si près de ma maison, mais pas à moi, à quelques centimètres de limite de propriété. Un chantier de lotissement a eu raison de lui. Il était beau avec trois troncs, dont deux ont été détruits à la férocité désastreuse d’un bulldozer. Le troisième a demandé plus de soin, des élagueurs sont venus rabattre les hautes branches à faire choir du côté de chez moi, le tronçonnage morceaux par morceaux avant le retour de l’impitoyable bulldozer qui est venu à bout du tronc de cinquante ans au moins.
Envolée d’oiseaux, déséquilibre de tout un système écologique, destruction de la biodiversité.
Tourterelles et pies désarçonnées par la perte de leur habitat.
J’ai filmé la progression de l’abattage. Un véritable crève-cœur !
Tout se rejoint dans ce piétinement des choses et des êtres.
Vies impuissantes
Désastres incessants
Fatigues générales
Écroulements
Une faux m’a coupé l’herbe sous les pieds
Mes jambes me font mal
Mon dos n’est pas celui d’Atlas : je ne peux plus rien porter, soutenir, aider, accepter
Bonne pour l’équarrissage
On revoit pour moi ma taille au carré, on révise mes angles droits
Derniers soupirs rebelles, défensifs où pointe l’abdication
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Consolation N° 1
Je me souviens de l’Expo Nous les arbres à la Fondation Cartier en 2019.
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S’y croisaient des réflexions d’artistes et de chercheurs qui valorisaient les capacités sensorielles des arbres, leur aptitude à la communication, le développement d’une mémoire révélant une véritable intelligence végétale, s’y déployait ce que je peux appeler une autobiographie des arbres. C’est là que j’ai appris le principe de réitération qui permet à l’arbre de renaître de ses traumatismes.
Quand je vivais en Bretagne à Pleumeur-Bodou, à Kérénoc, près de Trégastel et Trébeurden, un arbre à moitié pin, à moitié eucalyptus m’attendait au bout du sentier qui menait à la mer juste à l’orée du sable.
Je passais et repassais devant l’arbre. Un pin sur lequel poussait un eucalyptus. Quand le vent avait le souffle léger, l’air devenait épicé des deux senteurs que je ne parvenais pas à démêler. Je ne m’étais pas aperçue tout de suite qu’il y avait deux arbres : le pin dominait bien sûr, plus âgé, plus ancré dans le sol. L’eucalyptus n’avait pas dit son dernier mot. On sentait la lutte de l’un et la torture de l’autre. Il y avait peine à se loger.
J’aimerais reproduire chez moi cette bizarrerie de la nature, à taille réduite, créer un bonsaï particulier, voir la croissance en continu de celui qui s’est incrusté, qui a creusé une place insolite. A-t-il été accepté, a-t-il été invité, a-t-il lutté ?
Je me contente de poser la main sur les troncs pour mesurer la respiration végétale, le battement des écorces.
Juste être là au plus près, créer la présence de l’arbre double, le meilleur repère au paysage qui se défait sous mes pas. C’est un salut, une légère empreinte de la main, une éraflure discrète, une excitation cutanée.
Une fois touché l’arbre comme une borne, on entre dans les parages familiers de la route qui perd son goudron, devient petit sentier de plus en plus envahi de sable, et la plage est là tout de suite.
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Consolation N° 2
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Il est par chez moi du côté de Courdimanche et de Boisemont, dans la forêt de l’Hautil, un chêne particulier qui n’a pas résisté à la tempête de 1999. Un chêne séculaire n’a pas franchi le pas d’un nouveau siècle. Mais on a eu l’intelligence de préserver son chablis pour que les promeneurs puissent observer toute une horde d’êtres vivants à l’assaut du bois mort qui les abrite et les nourrit.
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Consolation N° 3
Lors d’un voyage au Québec en 2011, près du lac Saint-Jean, à travers une forêt, j’ai parcouru un sentier de méditation au gré des trente panneaux sur lesquels étaient inscrites des maximes de Félix Leclerc. Sur l’un d’eux, on peut lire « Quand il tombe, l’arbre fait deux trous : celui dans le ciel est le plus grand. »
La forêt se referme, le sentier se laisse lire
Au travers des paroles du poète-chanteur
La randonnée devient légère
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Consolation N° 4 : je relis Italo Calvino et son Baron Perché décidé coûte que coûte à vivre dans les arbres. Son saut d’arbre en arbre m’a toujours marquée.
J’adore les éco-branchistes.
Je lis l’Arbre-monde de Richard Powers
Et encore des histoires d’arbres
À mourir debout et renaître
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Consolation N° 5
En 2006, j’ai noté dans un de mes carnets la découverte du Chêne de Goethe :
À Buchenwald, lors de la construction du camp, avait été épargné un chêne protégé. Pour les prisonniers, il est avéré qu’il était devenu à partir de 1938 le « chêne de Goethe », en souvenir des fréquentes visites du Poète sur l’Ettersberg. En août 1944, les bombardements alliés l’endommagèrent sévèrement. Il est alors abattu. Il n’en reste qu’une souche. Plusieurs déportés emporteront avec eux des morceaux, fragments ou copeaux de l’arbre. Le prisonnier et résistant néerlandais Nico Pols en dissimula un petit éclat. Ce morceau de bois resta toute sa vie sur son bureau. Sa femme remit l’éclat du « chêne de Goethe » au Mémorial en 2006, avec d’autres souvenirs. En 2016 sort un film de Joachim Olender où un photographe part à Buchenwald pour retrouver la trace d’un arbre mort.
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Consolation N° 6
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Il était une fois sur un parterre du Jardin des Tuileries, à Paris, l’Arbre des Voyelles, une œuvre de l’artiste italien Giuseppe Penone. Installée en 2002, il s’agit du moulage en bronze d’un arbre déraciné. La végétation pousse librement autour de lui. Même s’il n’est pas de bois, quelle belle leçon de vie nous donne -t-il !
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Consolation au jardin N° 7 :
J’attends l’heure qui donnera aux arbres
Une ombre d’encre
Leur flaque solaire
Une goutte de pluie sur la tête de l’hortensia
Près de la plaque de la cuve de fuel
Le jardin et le monde explosent
… Et chancelle l’ombelle
La rafale barbare secoue le parterre
De fleurs dans son film de l’été
L’herbe se couche
… Dégermée
Cerner quelques mètres carrés de lavande
Tout le jour prendre les auspices
Guetter le passage
… Des corbeaux d’Alep
Et le lierre avance
Vous lui donnez ceci
Et le voilà cela
… Dans l’ambition
Feux à toutes les frontières
Les coquelicots se donnent le rouge
Et les fuchsias aussi
… Dans les colères sèches
Tout ça sur une même tige
Le bourgeon non éclos la fleur épanouie
Un pistil chiffonné
… Longue vie aux filles et aux mères
J’entends des pattes de renard
Qui gratte les fleurs couchées
Pour la nuit
… À l’aube compter les traces
Et s’il n’en reste qu’une
Je serai celle-là pense la cerise oubliée
Sur la branche seule survivante
… Du printemps agité
Quand vole un papillon jaune
Retrouver la légèreté
D’une mère
… La mienne
Ce n’est pas que je veuille le quitter
Le jardin
Mais presque
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Peur de sombrer dans les plates-bandes
Au croc-en-jambe
Du chiendent
De loin j’entends les mauvaises herbes
Pousser des cris autour des roses
La trémière se défend mieux
Non je ne tiendrai pas longtemps
En équilibre sur la feuille
Je ne suis pas coccinelle
Je ne mordrai pas la terre
à pleines dents
Déjà noires d’encre
Je ne casserai pas en deux le ver de terre
Dans la boue de l’hémistiche
Il sait se recomposer
Je ne tiendrai aucune tige
Dans la sève impatiente
Et les ongles sales
Je planterai mes pieds
Dans les plates-bandes
Là où on ne doit pas marcher