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Grains de sel
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Blog créé par l'Association pour l'autobiographie (APA) pour accueillir les contributions au jour le jour de vos vécus, de vos expériences et de vos découvertes culturelles.
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12 mai 2026

Chroniq’hebdo | D’une illusion et d’une lueur

Pierre Kobel

Juste une illusion. En sortant du ciné après avoir vu le film de Nakache et Toledano, je me demandais : quelle illusion ?

Quelle illusion de vivre ? Quelle illusion d’être quelqu’un ? Quelle illusion de notre importance quand le vide nous rattrape, que nos repères s’effacent, que le quotidien nous use et nos corps avec ? On se tend un miroir et, au bout du chemin, il se brise.

Oh là, là, j’entends déjà des : « Mais il nous fait une dépression, le Pierre ! » Que nenni ! Tout va bien, je rassure. Mais en ce moment, c’est ça ou la colère. Avouez, il y a parfois de quoi se demander à quoi sert l’existence quand, du personnel au collectif, du domestiquer au politique, de l’affectif à la révolte, de l’inconscient au volontaire, on bute sur l’obstacle et l’impuissance. Que faire d’autre que de combler le vide avec des mots ? Nous avons cette chance avec les amis de ces pages, avec ceux de la poésie.

Juste une illusion. Celle de revenir par l’artifice du cinéma à notre passé ? Celle du jeune Vincent quant à son avenir ? Celle de chaque jour gagné ?

À quoi bon s’appesantir ? Et – petit miracle ! – alors que je remâche ma diatribe sans joie, je lis ce texte de Carl Norac dans son beau livre de la lueur que viennent de publier mes amis des éditions Bruno Doucey :

 

« J’ai visité en moi quelques recoins un peu tristes. Il y avait, dans ces faibles espaces, des ustensiles de vie peu employés, pas de poussières, ni un désordre encombrant. J’ai toisé le vide, ses alentours, j’ai demandé si le crépuscule s’était posé là, si l’avenir avait un sens commun. Ensuite, je suis revenu à moi-même, à la masse, à l’âme compacte, mais je tenais ici, à définir, pour une fois, ce qu’est un voyage de peu.

Il existe une presque nudité en chaque chose. Nudité du miroir quand il semble pourtant habité de nos présences. Nudité des cieux même à l’heure des ennuagements. Nous laissons le vide vagabonder par les venelles, les avenues, dans les fossés, au gré de l’huile chaude des matins embrumés de voitures sur la ville. Nous voilà à nouveau bien debout – qui nous croit ? – pour cette autre nudité du temps qui passe derrière nous. Ce virage est-il trop léger ou non pour esquisser une autre vie ? Je crois pourtant en cette soudaine transparence qui perle aux lèvres et que l’on voudrait vêtir d’un poème. »

 

La lueur d’un poème pour dire ce que je pense, pour m’habiter et habiter encore le monde. Malgré tout.

 

****

« Mais pourquoi je vous raconte tout ça ? » (ELC)


 

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Commentaires
K
Faudra-t-il que je lise le "livre de la lueur" pour atténuer "Juste une illusion." ? Depuis plus de 2 semaines rien ne marche comme il faut, depuis que quelqu'un s'amuse à mettre en panne l'ascenseur obligeant les personnes âgées (comme moi) qui ne peuvent descendre les escaliers à rester chez elles jusqu'à l'arrivée du dépanneur, ou qui prend la fibre du voisin (de la voisine en l’occurrence) pour réparer la sienne etc Me voilà rassurée, puis-je "dire ce que je pense pour m’habiter et habiter encore le monde" ?<br /> Merci Pierre pour cette lueur d'espoir.
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A
Tout est relatif. Que sommes-nous dans l'infinité de l'univers, poussière d'étoiles, poème... ? Oui, la poésie aide à vivre... Et ce beau poème de Borges, Borges que je connais mal et dont j'ai lu, par hasard, le poème que je cite en partie dans mon journal de septembre 2025. Je viens de le relire:<br /> "Je fermai les yeux, les ouvris.<br /> Je vis alors l'Aleph. L'infini des philosophes.<br /> Comment transmettre aux autres cet Aleph infini<br /> que ma mémoire craintive contient à peine ?<br /> Ici commence mon désespoir d'écrivain.<br /> Les mystiques, en pareil cas, prodiguent les symboles :<br /> pour signifier la divinité, un Persan parle d’un oiseau qui, d’une certaine<br /> manière, est tous les oiseaux ;<br /> Alanus de Insulis, d’une sphère dont le centre est partout et la circonférence<br /> nulle part ;<br /> Ezéchiel, d’un ange à quatre visages tourné en même temps en direction de<br /> l’Orient et de l’Occident, du nord et du sud.<br /> En cet instant gigantesque, j’ai vu des millions d’actions délectables ou atroces ;<br /> aucune ne m’étonna autant que le fait qu’elles occupaient toutes le même point,<br /> sans superposition et sans transparence.... ".
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A
Magnifique citation de Carl Norac... La lueur n'est pas que vacillante, elle ouvre des horizons !
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E
"Combler le vide avec des mots"... c'est exactement ça.<br /> Je me souviens d'un propos de Chantal Chawaf, si je ne me trompe, qui disait : "Je mets des mots à la place de la peur."
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