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Grains de sel
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4 mai 2026

Chroniq’hebdo | De Gisèle Pelicot, de la collection Pinault, de la vie d’entreprise, de René Char

Pierre Kobel

Je l’avais depuis des semaines sur ma pile à lire et j’ai enfin lu le livre de Gisèle Pelicot. Dès les premières pages, j’ai compris les réserves de l’amie à qui je l’avais prêté auparavant. Trop lisse, trop littéraire. Mais le titre nous le dit déjà, Et la joie de vivre. Ce que veut cette femme, c’est ne pas sombrer, continuer à vivre, à aimer. Comment le lui reprocher ? Quel droit de juger son attitude ? Je ne peux m’empêcher de me demander quel écart il y a entre la femme publique qui raconte son parcours revisité par la plume de Judith Perrignon et la femme intime à l’existence traversée par des deuils, des difficultés matérielles et dix ans d’agressions sexuelles. Je vais de page en page comme je le ferais avec un bon roman, mais je mesure un autre écart entre ces pages et celles des textes que je lis, issues du fonds de dépôt de l’APA, qui disent des violences insoutenables parfois en une ou deux phrases imparables.

Ce que j’écris là n’enlève rien aux qualités de ce livre qui s’inscrit dans la suite de ceux de Vanessa Spingora, de Neige Sinno, de Camile Kouchner. Ici le mari est l’accusé, le coupable, le bourreau. Lui trouver des excuses ? Évidemment non ! Expliquer ses actes ? Comment ? Pourquoi ? L’homme paye aujourd’hui une transgression inqualifiable, un abus de pouvoir comme sont capables ceux dont la masculinité vient de la violence, du pervers et qui ne s’en sont jamais remis. Et je pense à cette société qui ne sait pas se regarder en face, dévide les faits divers et les procès qui s’ensuivent comme des arbres qui cachent la forêt, sans jamais s’engager pour une profonde modification des esprits et donner à l’éducation les moyens nécessaires pour cela. En ce sens, la grande force de Gisèle Pelicot aura été sa décision de refuser le huis clos du procès de ses agresseurs et de les renvoyer à la honte de leurs actes.

*

Visite de la collection Pinault à la Bourse du Commerce. Le lieu est splendide ! Les œuvres… ? Ceux qui me connaissent savent combien j’apprécie des artistes contemporains, combien je ne suis pas insensible à la création ! Mais je ne peux m’empêcher de rester plus que dubitatif devant des œuvres nées d’un conceptuel que je ne comprends pas et dont le « succès » me semble plus relever du mercantilisme de l’art que d’une expression propre à toucher un vrai public.

*

Suis-je un privilégié de pouvoir ainsi aller de livre en expo, de film en concert ? Parfois je me demande si ce n’est pas une façon de fuir la réalité, même si je sais bien au fond de moi que ce n’est pas le cas et qu’il n’y a rien de tel que l’art pour dire le monde et tenter de le comprendre et de le réinventer.

J’y pense alors qu’une amie proche me dit sa déception de voir s’effilocher l’esprit de l’entreprise où elle travaille depuis plus de trente ans. Un plan de licenciement supplémentaire met une cinquantaine de personnes à la porte, sans délai et sans concertation. Certains employés réagissent et se mettent en grève. Culture d’entreprise si éloignée de la mienne que je ne peux que me désoler en mon for intérieur d’une compassion bienveillante là où il faudrait dénoncer violemment et publiquement la direction de cette entreprise. Pour sa brutalité sans respect des personnes, sa seule soumission aux impératifs financiers des actionnaires des fonds de pension qui imposent une loi de l’argent inhumaine. Pour pointer les cadres qui la composent, aveugles à toute législation sociale autrement que ce qui leur est imposé. Ils n’ont que les dents longues de leur carriérisme à mettre en balance et n’affichent qu’une compréhension hypocrite sans être jamais atteints personnellement.

On vit dans un monde de plus en plus brutal et inquiétant, chacun de paramètres nourrissant l’autre. Que faut-il pour remettre à l’avant l’humain, l’humanisme ? Face à la loi de l’argent, rien ne semble possible.

*

Pour terminer, je reviens à la poésie (une fois de plus !) après la lecture du petit livre de France Huser, Les Rendez-vous de L’Isle-sur-la-Sorgue : Une amitié avec René Char. La journaliste y relate le résultat des heures passées avec le poète, qui n’avait pas l’habitude de se livrer facilement, refusant tout ce qui lui paraissait anecdotique et renvoyant ses interlocuteurs à sa seule poésie. Elle montre bien ce que l’homme avait d’impressionnant. Par sa stature (1,92 m), par son regard perçant, par sa langue. Quelle part de cela lui était spontanée et n’en jouait-il pas aussi ? À lire ces pages, je ne pouvais m’empêcher de revenir à la force de la poésie de Char.

 

« Les mots… Le malheur intérieur qui favorise la poésie n’a ni politesse ni majesté. C’est attiser un feu dans un endroit aride. On s’émerveille de la fumée, des taches bleues, des flammes vasculaires, de la liberté météorique. J’ai d’abord une représentation, avec mes cinq sens, des choses advenues. Voici les mots exactement comme si je participais à un bal. Bons voleurs ! Ils valsent, hésitent, fouettent l’air, déploient leurs facettes, et soudain, j’arrive sur leur amande intérieure : leur amarre – c’est-à-dire le sens le plus propice à celui qu’exige le poème sur lequel je suis penché. Il y a le sens originel du mot, mais aussi ses attirances, ses répulsions, et cette logique de la poésie qui n’est jamais ni absente ni gangrenée.

[…] La poésie se glisse hors de cette ombre qui veut donner au poème son étrangeté. Car la poésie n’est pas une leçon de vers ni une lecture qu’on ferait chanter d’une certaine façon pour qu’on puisse l’appeler poème. Ce mouvement que font les mots est celui même que décrivent les astres, et les vers aphoristiques – quelques mots d’égal mérite – sont bien des espèces de satellites qui sillonnent le ciel mental. Ils ont besoin pour exister de tout l’espace, bien entendu de l’espace de l’homme que celui-ci parcourt de son index, de plus en plus étiré. Quelquefois dans ces vers, il y a une once de l’ombre dont je vous parle – presque rien ; il a été caressé par elle. Attirances, retraits, un exemple mène à l’autre. Parfois il y a un astre mort, et des novae qui conduisent le deuil, accourues de grandes galaxies en flammes. Nous n’avons pas à craindre l’incendie : nous avons commencé par être des brandons de feu. Mais si peu de temps nous est imparti, si peu de vie équilibrée… Nous ne restons pas ici assez longtemps pour être capables de voir la poésie, loin d’être aussi singulière qu’on lui en fait le reproche, fait partie intégrante de l’univers, avec, dans cette nuit promulguée, cette énigme qui engaine la joie. »

 

In Sous ma casquette amarante

****

« Mais pourquoi je vous raconte tout ça ? » (ELC)

 

Internet

Commentaires
A
Vos lectures m'intéressent. Cette phrase de René Char pourrait s'appliquer à ce que vous dites du livre de Gisèle Pelicot "trop lisse": "le malheur intérieur qui favorise la poésie n'a ni politesse ni majesté". Intéressante aussi la réponse de Kata, je suis d'accord avec elle.
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K
Bonjour Pierre. Hier soir j'ai regardé la remise des prix Molière. Ils étaient présenté par Alex Vizorek, dont j'apprécie beaucoup l'humour. Chaque vainqueur.e tenait le micro quelques minutes pour remercier et dire ce qu'il/elle avait à dire. L'une des vainqueur.es a parlé devant la Ministre de la Culture présente, de l'intention de Darmanin (cité) de faire voter le droit à la repentance. Si un délinquant reconnait sa faute dans le bureau du juge, il peut échapper à un procès et sera directement condamné. Cette actrice expliquait qu'une femme violée pourrait donc ne pas entendre son bourreau si celui-ci reconnaissait sa faute. Comment pourrait-elle surmonter son traumatisme si son viol restait secret ? Elle incitait la ministre à ne pas laisser passer ce projet de loi. Je me suis demandée si Gisèle Pélicot aurait pu se reconstruire, écrire un livre, si elle n'avait entendu son violeur de mari tout le temps du procès. Effectivement ce projet de loi ne doit pas passer.
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