Comment peut-on polémiquer autour de « L’abandon » ?
Anne Poiré Guallino
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Comme l’écrit Elizabeth, et je la crois sur parole, Chantal Chawaf, disait : « Je mets des mots à la place de la peur. » Moi aussi.
« Habiter le monde », écrivait Pierre, de son côté, il y a peu, en s’interrogeant sur la question de l’« illusion ». Je n’ai pas encore vu le film L’abandon, projeté à Cannes cette semaine. Nous vivons loin des grandes villes. Nous le découvrirons néanmoins demain soir. Je ne l’ai pas encore vu, mais j’ai pu découvrir des commentaires ignominieux sur les réseaux sociaux, que je ne devrais sans doute pas regarder. Et j’ai pleuré, déjà, en pensant à la famille de cet homme courageux, qui n’a fait que réagir en citoyen, en professeur, d’histoire ; avec logique, exactement comme je me serais conduite à sa place. Il a défendu Charlie, la laïcité, la liberté d’expression. Et il a été décapité.
Qu’il l’ait été par un fou, fou de dieu, extrémiste, suite à une calomnie, admettons. C’est déjà épouvantable… Mais que désormais il puisse exister des gens qui titrent pour faire le buzz « L’ABANDON est un film DANGEREUX »… NON ! Pitié. J’ai cherché. J’ai pensé que cette vidéo, qui circulait, partout, avec ce « journaliste » aux cheveux rouges, ne pouvait être qu’une parodie. Un fake. Une pseudo interview visant à discréditer ceux qui pensent comme lui tant elle est extrême… Extrémiste. Douteuse. Dangereuse.
Mais ce « commentateur » du festival existe ! Je l’ai retrouvé. Il est très efficace pour faire monter sans dignité aucune les tensions majeures dans notre pays. Je ne vais pas lui faire de la publicité en écrivant son nom ni en citant les propos effroyables qu’il véhicule. Ainsi, cette affligeante vidéo existe, vraiment. Ce n’est pas une parodie. Ce n’est pas un montage d’un parti extrême pour critiquer un autre parti extrême. Non. C’est une vraie séquence ! Dont le mantra est, au final, qu’il faut voter pour tel homme politique en 2027, sans que la démonstration ait pu faire mouche, bien au contraire. Diaboliser, politiser… ne fait qu’augmenter les excès. CQFD.
Certains voudraient salir la mémoire de l’humaniste Samuel Paty. Dans quel but ?
Ils vont s’étonner, ensuite, que les tensions augmentent.
J’ai honte.
Même la poésie n’y peut rien. Il en faudrait, pourtant. Afin de ne point permettre d’oublier, de gommer… J’en perds les Lumières, les lueurs. Je pense à Carl Norac, cité tout récemment par Pierre : « « J’ai visité en moi quelques recoins un peu tristes. »
En réalité, il est vraiment indispensable d’aller voir ce film, il est peut-être même dangereux de ne pas aller le voir, parce qu’il nous invitera, j’en suis sûre, à réfléchir. Ce qui est arrivé à Samuel Paty ne concerne pas uniquement les enseignants. Cette catastrophe a un retentissement en chacun d’entre nous.
La famille Paty a dû faire face à la mort de Samuel.
Désormais, surenchère dans l’horreur, elle peut lire, entendre les pires commentaires sur ses derniers jours, sur sa probité, elle doit faire face aux mensonges, aux manipulations de certains. De quoi frémir.
Pour eux, pour Samuel aussi, je prends ma plume ce matin.
Merci encore, Pierre, d’avoir cité Carl Norac :
« (…) Nous voilà à nouveau bien debout – qui nous croit ? – pour cette autre nudité du temps qui passe derrière nous. Ce virage est-il trop léger ou non pour esquisser une autre vie ? Je crois pourtant en cette soudaine transparence qui perle aux lèvres et que l’on voudrait vêtir d’un poème. »
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Allociné | L’Abandon