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Grains de sel
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Blog créé par l'Association pour l'autobiographie (APA) pour accueillir les contributions au jour le jour de vos vécus, de vos expériences et de vos découvertes culturelles.
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14 mai 2026

Du miel et des épices : c’était il y a dix ans !

Christina Schwab

 

Mai 2016 - Ils sont venus, ils sont tous là. Nous n’avons pas voulu leur gâcher la fête, qu’au moins ils se retrouvent entre eux. Il y a des mois que grand-maman n’a pas vu les enfants, elle a déjà 89 ans. Ils sont venus ils sont tous là, belle-maman et beau-frère, voisin du dessus, si solitaire, voisine du dessous qui a fait le chauffeur… et les enfants ; elle un superbe bouquet, lui une magnifique terrine, fête des mères suisses oblige. Bonne fête, maman, je t’aime !

Merci ma fille ! Vite, donne-moi le médicament que tu m’as apporté, vite que je le fasse prendre à papa. Mon amour, mon cœur, ma vie est prostré dans notre lit. En souffrance depuis quatre longues journées et tout autant de nuits, sauf pour de rares moments de rémission où j’ai réussi à le traîner au soleil. Que s’est-il passé ? Je ne comprends pas cette rechute. Sueurs, tremblements, angoisses, hallucinations, tachycardie… la suite logique étant état de choc, convulsions, coma, mort… tous ces mots barbares qui balaient pour un temps les misères de la terre. Pendant l’insupportable attente, chaque fois que j’ai eu quelques minutes de répit, dès que le sommeil l’a délivré de ses délires, je suis allée supplier la toile de me donner des solutions. Syndrome sérotoninergique. Interaction entre médicaments. Trop de sérotonine dans le cerveau ! Potentiellement mortel. MORTEL. Oh non ! Je gémis. Pas déjà ! Pas maintenant ! Pas si vite ! Ne me quitte pas ! Seulement vingt ans avec toi, c’est trop peu, c’est trop court. Inacceptable. Cruel. Trop de sérotonine… Hormone du bonheur !

Les voilà tous installés autour de la table. Tout de suite nos enfants ont pris les choses en main en attendant qu’enfin le médicament fasse effet. Ils contrôlent la situation. Heureusement, hier, entre deux crises, j’avais fait le dessert, préparé tout le repas. Mais qu’est-ce qui se passe de nouveau Seigneur ? Et pourquoi le toubib ne répond-il pas à mes messages ? En ce sublime week-end de l’ascension, il fait si beau. Si tu n’avais pas été cloué par la souffrance, à pleurer toutes les larmes de ton corps pendant que je te serre dans mes bras, comme tu aurais aimé musarder dans la chaleur du soleil enfin revenu.

À nouveau tu t’es assoupi, à moins que tu ne sois dans le coma ? Et je suis là, charmante hôtesse, qui ris à la table familiale, qui ressers à la ronde, qui pourvois au bien-être de chacun, étant présente sans l’être, tandis que notre fils me remplace à tes côtés et que notre fille m’assiste efficacement.

Saloperie de syndrome (sérotoninergique) ! La première fois qu’il t’est tombé dessus, nous avons pensé qu’ils étaient dus aux effets du manque, ces malaises si pervers. Parce que tu avais décidé – désormais, les enfants sont adultes, ils ont moins besoin de moi – de te sevrer de certaines drogues contre la douleur que tu prenais depuis six ans, et qui t’empoisonnaient (c’est le mot), la vie. Je t’ai fait boire trente gouttes de millepertuis, meurtrière que j’étais, et, ton état s’aggravant, à n’y rien comprendre ! j’ai appelé les narcotiques anonymes, puis le toubib d’une institution censé s’y connaître en drogues. Augmentez les doses ! C’est tout ce qu’on peut faire, m’ont-ils dit de concert. Alors, en toute ignorance, j’en ai rajouté une couche. Après quatre heures de tachycardie, l’électrocardiogramme n’ayant rien donné à l’hôpital, ils t’ont mis sous benzodiazépines… Au final, non, ce n’était pas un effet de manque… mais c’était trop tard, et tu avais déjà dans la foulée perdu tous les bénéfices de plus d’une année d’efforts… et rajouté un poison à l’épreuve.

Vous êtes prêts pour le dessert ? Je vous ai concocté une excellente forêt noire. Pas tous à la fois, il y en aura pour tout le monde !

Où j’ai trouvé le syndrome ? Encore une fois, sur internet… miracle de notre époque. Heureusement que j’avais pris l’habitude de noter tout ce que nous mangions. Si bien que d’une « coïncidence » à l’autre, tu étais toujours malade après une fondue au fromage, même si nous n’en mangions plus souvent… nous avions fini par googueliser : fondue plus opiacés et arraché le nom du pervers syndrome. Bien sûr nous avons éradiqué immédiatement tous les aliments incriminés… et nous pensions sincèrement être tirés d’affaire. Jusqu’à cette nouvelle rechute le jour de l’ascension. Revoilà Jeannot au tapis, les symptômes empirent. Très vite je comprends que ce sont les sardines mangées la veille au soir qui sont la cause de la nouvelle catastrophe (elles n’étaient pas mentionnées sur la même page, comment ai-je pu laisser passer ça !). Jeannot 0 sardines 1 !

Jeannot veut mourir, Jeannot veut partir, que ça cesse bon dieu que ça cesse ! n’importe quoi pourvu que l’enfer s’arrête… et mes larmes n’y peuvent rien. Mourir pour une boîte de sardines pendant le week-end de l’ascension, il faut le faire quand même ! Cette fois nous ne tomberons pas dans le piège de l’augmentation des doses, nous n’avons plus droit à l’erreur. Il faut t’accrocher mon amour, il faut tenir le coup !

Je cherche un antidote. J’écris à un copain toubib, enraciné à Paris, le seul qui répond « présent » et qui tente de m’aider bien que ce ne soit pas sa spécialité. Quant au nôtre de carabin, qui m’avait confié son mail privé, nous apprendrons qu’il est tombé à l’eau, et son portable avec lui, lors d’un pique-nique avec ses enfants, quand la poisse s’y met…

Je me sens si désespérément seule et toi, tu es en train de crever comme un chien entre mes bras.

Tu t’endors à nouveau. Vite, je retourne questionner la toile… quelques recherches plus tard, enfin, je trouve l’antidote. Un bête truc contre le rhume des foins à même pas sept euros la boîte. Je l’ai découvert en cherchant ce qui pouvait faire baisser le taux de sérotonine. J’ai eu du mal, parce que cette fichue hormone, tout le monde en manque, et on dirait qu’à part toi, personne n’en a en trop ! Notre sauveur se prénomme Périactine. Son principe actif, répondant au doux nom de Cyproheptadine, est utilisé pour faire baisser le taux de sérotonine dans les cas (légers) de syndrome sérotoninergique. « Non, il n’est pas vendu en Suisse », me dit le pharmacien ce vendredi matin au téléphone. Pourquoi tant de haine ? Heureusement, coup de soleil dans mon malheur, ma fille passait la journée en France et j’arrive à la joindre… encore deux jours de calvaire, dimanche, tu seras sauvé !

Pendant que tu te reposais, j’ai passé tout un après-midi à faire du ras-el-hanout, ce mélange d’épices exotiques dont j’aurai besoin, mélangé à du miel, pour la sauce du repas de dimanche. Je suis les indications de mon amie Souad en direct de Tunis. J’évite la muscade (sur la liste SS), le piment (aussi) et je m’interroge sur tous les aliments incriminés dans ce fichu syndrome. Allons-nous devoir nous méfier de tout dorénavant ? Il paraît que chaque malade est différent, chaque sensibilité aussi… ce qui est bon pour l’un peut empoisonner l’autre. Comment savoir ? Vas-tu devoir jouer les cobayes jusqu’à la fin de tes jours ? Respire ma fille, respire, il n’est pas encore mort.

Ils sont venus, ils sont partis, les enfants après tous les autres. Dimanche 8 mai, autre temps, autre armistice, tu as déjà pris trois pilules magiques, ton regard redevient présent, tu as perdu neuf kilos (je t’envie !), mais tu es toujours là. Grâce à la bonne médication, tu remontes la pente, une fois de plus, avec une rapidité époustouflante.

Viens, mon homme, allons faire quelques pas dehors dans les derniers rayons du soleil. Comme aurait pu le dire Dylan Thomas : « Les amants réchapperont des méfaits du poison… et la mort n’aura pas d’emprise… »

 

Commentaires
K
Bonjour Christina. En lisant ton texte, je me dis que tu aurais dû faire médecine. Tu es à l'écoute du patient et tu recherches LE bon médicament qu'il lui faut, à lui, pas forcément à quelqu'un d'autre. J'espère que tu pourras continuer encore longtemps à préparer tout ton monde pour des repas à se régaler en commun. Bonne continuation et bon appétit à tout le monde.
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C
Oui, j'aurais bien aimé faire médecine, mais voilà, maman n'a pas voulu... et papa a dit que de toute façon pour se marier et faire des gosses, c'était pas la peine de gaspiller des sous pour les études... c'était en 1972... <br /> Et, oui, j'ai recherché le bon médicament... mais j'ai aussi failli le tuer mon cher et tendre en imaginant qu'internet était omniscient et en suivant des conseils qui n'étaient pas les bons. J'étais tellement seule et j'ai paniqué... juste pour dire que le net n'est pas la panacée... méfions-nous...
A
Quelle émotion !
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