La mémoire délavée
Anne Poiré Guallino
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Vous allez penser que je ne lis plus que cette autrice mauricienne : mais non, je me régale avec de nombreux autres chefs-d’œuvre… Néanmoins, comme Nathacha Appanah s’inscrit de plus en plus, avec force, dans le champ du biographique, par l’autobiographie, d’ailleurs, curieuse, j’ai demandé à la bibliothèque tout ce qu’il était possible de découvrir la concernant. Résultat, j’ai envie de partager avec vous le dernier de mes plaisirs.
Juste avant La nuit au cœur, dont j’ai déjà parlé ici, elle a publié en 2023, au Mercure de France, un court récit, illustré par des photographies en noir et blanc, parfois familiales, personnelles, dans la collection « Traits et portraits ». Il est question dans La mémoire délavée de ces « coolies », engagés le plus loin possible de leur Inde natale, pour remplacer les esclaves, dès le XIXe siècle. Elle se penche ainsi sur ses propres ancêtres.
Elle qui a commencé en littérature en publiant un roman constate, page 35 : « Mais aujourd’hui, j’ai l’impression que le temps se contracte, qu’il y a des choses qui m’appellent et qui ne peuvent se contenter de la fiction. J’ai l’impression que chaque année de plus sur terre me ramène au début de la boucle, vers ce bateau, vers ce couple et leur enfant de 11 ans. » : ses arrière-arrière-grands-parents. Elle a découvert que, contrairement à ce qu’elle a toujours cru, l’exil familial vers l’île Maurice a commencé dès 1872. Dans les archives de l’immigration indienne, elle a pu retrouver trois fiches, celles de ses trisaïeuls et de leur fils, arrivés le 1er août, cette année-là. Elle parle d’eux, de leurs enfants, ensuite, et explore ainsi l’histoire familiale, jusqu’à elle, « bruissant de chuchotements en hindi, en bhojpuri, en créole. » (p. 148/149)
Chacune des générations est rendue vivante, émouvante, malgré (ou grâce à) certaines interrogations, des pans d’ombre, mais aussi des informations, précises, parfois reconstruites. L’amour, la tendresse et le respect pour ses grands-parents, et pour les précédents, sont touchants. Le texte est, par moment, comme dès le titre, d’ailleurs, poétique, notamment lorsque l’énigmatique vol des étourneaux permet d’évoquer le voyage, la migration, l’impossible traduction d’un langage oublié. Mais c’est également un ouvrage documenté sur ce moment, historique, marquant, dont je ne savais rien. On découvre comment les esclaves ont été remplacés par d’autres individus, exploités eux aussi sur les plantations, déshumanisés, réduits à un numéro, dans les champs de canne… « Outre leur salaire mensuel de 5 roupies (dix centimes d’euro), les engagés à Maurice reçoivent 2 livres de riz, une demi-livre de légumineuses, 50 grammes de sel, de l’huile, des gousses de tamarin. Les rations sont moindres pour les femmes et les enfants. » (p. 20)
En réalité, c’est surtout tout ce qui renvoie à l’autrice elle-même, à ses émotions, à l’enfant qu’elle a pu être, qui me touche, dans ces pages à la fois intimes et belles.
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Wikipédia | Nathacha Appanah
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Gallimard | La mémoire délavée