La terre
Anne-Marie Krebs
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J’ai grandi dans un bled marocain, au cœur d’une nature aride et parfois hostile, mais qui offrait aux enfants que nous étions un monde immense, riche en aventures et découvertes.
Avec mes frères et sœurs, nous disposions d’un grand jardin clôturé où nous ne risquions rien, on nous laissait faire ce que nous voulions dans cet espace limité, mais gigantesque pour nous. C’était un terrain d’exploration inépuisable du monde minéral, végétal et animal. Nous creusions dans les fourmilières pour voir les galeries que construisaient les fourmis, quitte à nous faire piquer ; nous dénichions les oisillons que nous faisions mourir en les gavant de mie de pain et d’eau ; nous attrapions de grosses sauterelles et arrachions leurs pattes sauteuses, disant que nous les avions apprivoisées…
Nous étions entourés d’animaux familiers : en plus des chats, des chiens et d’une ânesse, nous avions des poules, des canards et des lapins ; c’était merveilleux de voir éclore les œufs dont sortaient de jolis poussins, de caresser le doux pelage des lapins venant de naître, cachés dans le nid douillet fabriqué par la mère avec ses propres poils.
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Et surtout, chacun de nous avait ce que nous appelions « notre petit jardin » : une parcelle de terre, travaillée et enrichie aux crottes de poules, sur laquelle nous pouvions faire pousser ce que nous voulions. J’adorais biner la terre, y semer des graines, surveiller la germination, la montée des tiges, l’apparition des boutons et l’éclosion des fleurs… les capucines et surtout les pois de senteur dont j’avais recouvert le grillage au-dessus de ma plate-bande. J’étais très fière de cette belle haie multicolore.
On voyait parfois passer des caravanes venant du sud, des nomades installaient leurs tentes, les dromadaires se promenaient librement, broutant les rares touffes d’herbe ; un peu craintifs, mais curieux nous montions sur leur dos avec un berbère qui nous tenait fermement.
Mais ce n’était pas toujours idyllique !
L’hiver il y avait des inondations, les Berbères qui vivaient autour de nous étaient obligés de déplacer leurs maisons, des simples cases recouvertes de paille, quelques hommes se mettaient à l’intérieur et les soulevaient pour les hisser sur une hauteur.
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Nous avons assisté aussi à plusieurs invasions de sauterelles et criquets, ces insectes ravageurs qui dévastaient en quelques heures les champs de céréales ou de tomates. C’était effrayant, le ciel se voilait comme avant un orage et on voyait fondre vers le sol des milliers d’insectes bruyants. Si nous étions en voiture, il fallait remonter les vitres dare-dare, les bestioles s’écrasaient sur le pare-brise, le capot ; la voiture devenait jaune et visqueuse, on devait s’arrêter et attendre de longues minutes que l’attaque s’éloigne ; mais la route restait dangereuse, il fallait rouler très lentement de peur de déraper sur les insectes collés sur le sol. Après leur passage le djebel avait un aspect désolé.
L’été les journées étaient caniculaires, nous traînions toute la journée dans la maison sombre, aux volets fermés. De temps en temps, notre mère jetait un seau d’eau sur le sol carrelé et nous nous allongions dessus. Nous faisions de longues siestes. Les soirées étaient très agréables, après dîner, nous jouions dehors jusqu’à 23 h ou plus, et nous profitions de la relative fraicheur de la nuit qui vibrait de mille bruits : au loin, les cris des chacals auxquels répondaient les aboiements des chiens, le hululement des hiboux, plus près le chant les grillons, les grenouilles de la mare….
J’ai quitté le Maroc à l’âge de 12 ans, pour aller vivre en banlieue parisienne, un choc brutal et traumatisant. Plus de terre à remuer, plus d’animaux… nous allions jouer dans un petit square bien triste.
La nature alors, ce fut la campagne verdoyante ou la forêt, réservées aux sorties du dimanche.