San Pasquale
Francine Gautier-Lechevretel
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Sur les hauteurs du village de San Pasquale, nous nous arrêtons devant une maison, petite et isolée. Nous attendons son propriétaire, qui doit arriver d’une minute à l’autre. De cette éminence, on découvre tout le littoral à cent quatre-vingts degrés.
Le bleu céruléen de la mer et du ciel me va droit au cœur. Une pointe rocheuse couverte d’une végétation vert bleuté s’avance dans la mer et, fermant à demi l’horizon, des îles que le soleil blanchit. En regardant mieux, je m’aperçois qu’un plan d’eau précède la mer : un cordon de dunes retient une lagune d’un bleu plus pâle, sans doute alimentée par la rivière qui descend des collines. Aucune trace de la main de l’homme.
Éblouie par ce spectacle, je respire. Un sentiment de paix inattendu m’envahit.
Tonino, exploitant agricole, nous rejoint. Oui, il loue cette bergerie. Nous ne parlons pas l’italien, mais Giovanni traduit. Nous nous mettons rapidement d’accord avec Tonino pour la location de la maison. Et il ajoute :
– J’ai oublié quelque chose d’important. Je reviens dans cinq minutes.
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Nous descendons nos sacs de la 4L et commençons à nous installer. Ce sera vite fait, nous avons voyagé léger. Tonino revient avec un seau d’où dépasse une plante que je ne connais pas.
– Y a pas de cuisine sans basilic ! N’oubliez pas de l’arroser, lui, ce qu’il aime, c’est le soleil et l’eau.
Et il pose le récipient tout contre la porte. À chacune de nos entrées et sorties, nous nous régalerons d’une bouffée de sa fabuleuse senteur.
Le lendemain, au lever, même panorama, mais sous une lumière différente, les teintes sont plus franches, les bleus et les verts plus soutenus. Mer et lagune scintillent doucement et les îles, blanches hier soir, ont repris des couleurs. Le paysage a des airs de premier matin du monde. Quelle splendeur ! Même éblouissement que la veille, même apaisement. Pas de doute, c’est là qu’il me fallait venir pour atténuer mon mal-être.
Au début de l’été 1974, Susan, mon amie anglaise, est venue nous voir, Paul et moi, dans notre village d’enfance, en baie du Mont-Saint-Michel.
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– Je vais en Sardaigne cet été, venez avec moi. J’ai des amis là-bas.
– Non, voyager est au-dessus de mes forces.
Je ne parviens pas à sortir de mon marasme. La dépression nerveuse qui s’est abattue sur moi pendant ma première année d’enseignement — particulièrement brutale — m’a anéantie. On m’a jetée sans la moindre formation, sans même quelques conseils élémentaires, face à des classes difficiles. Le stress, le mépris de l’institution pour les non-titulaires qui bouchent les trous m’ont fait vivre un vrai cauchemar. Je ne suis pas encore guérie.
Mais Susan revient à la charge et Paul se verrait bien sous le soleil méditerranéen. Ils insistent et finissent par me convaincre. Alors, nous avons fait nos sacs et quitté sans regret la fraîcheur des côtes normandes. Les ferries étaient complets au départ de Marseille, puis de Gênes. À Livourne, enfin, nous avons embarqué pour le port sarde d’Olbia.
La traversée par grand beau temps et mer calme m’a immédiatement transportée dans une autre dimension. Comment croire qu’il y a quelques semaines encore, je parcourais, pétrie d’angoisse, les routes pluvieuses de l’académie de Normandie ?
Susan retrouve ses amis, Jurgen et Francesca, un couple rencontré à Francfort. Francesca, native de San Pasquale, a deux frères, eux aussi en vacances au village : Andréa, professeur à Milan, dont la femme est chanteuse lyrique, et Giovanni, étudiant en langues. Il parle français et c’est lui qui, la veille, nous a fait rencontrer Tonino. Deux autres Sardes se joignent au groupe et, chaque jour, nous nous retrouvons pour aller à la plage, préparer des repas, flâner le soir sur le port de Santa Teresa di Gallura.
Chaque jour nous allons sur l’une ou l’autre des plages désertes situées à proximité. Les chemins de terre qui nous y mènent traversent un maquis odorant où, parfois, nous croisons des tortues. Sous le soleil, les graines éclatent avec un bruit sec dans l’air vibrant. Je reconnais le genévrier, le myrte parfumé, le ciste aux corolles chiffonnées, mais je suis intriguée par des plantes sèches, écartelées sur le sol comme de grandes étoiles de mer.
– Ah ! Les asphodèles, répond Giovanni, ils ont été très beaux ce printemps, maintenant le soleil les a desséchés.
Je ne connais pas cette plante, mais le mot m’enchante. Du fond de ma mémoire surgit alors, comme un baume intérieur, un vers de Victor Hugo : Un parfum frais sortait des touffes d’asphodèles.
Pendant un mois, nous vivrons dans cet éden azuréen, la peau cuivrée, tout stress évanoui. Jeux d’eau dans la mer turquoise, courses sur les grands blocs de granit arrondis, rires, farniente, dans une totale insouciance. Pour la première fois, munie d’un masque et d’un tuba, je découvre dans l’eau cristalline l’espace sous-marin avec ses poissons inconnus et colorés. Quelle merveille et comme j’en avais besoin ! J’affectionne cette mer presque toujours immobile et sans vagues, moi qui suis habituée aux déferlantes et aux marées.
Les relations au sein du groupe sont simples, directes, rendues fluides par cet espace d’eau, de sable et de rochers aux courbes douces. Paul est tout heureux de se joindre aux pêcheurs du groupe qui l’initient à la pêche sous-marine. La mer et la lagune sont poissonneuses et ils ne rentrent jamais bredouilles. Cet été-là, nous avons cuisiné beaucoup de poissons — parfumés de basilic.
Chaque soir, harassés de mer et de soleil, nous regagnons notre petite maison solitaire. Sur un rebord de fenêtre, nous ne manquons jamais de trouver courgettes, tomates, aubergines et pastèques mûries à point, cadeaux de Tonino.
Un jour, nous décidons de louer un bateau à la journée pour découvrir les îles au large. Dans une anse accueillante d’un bleu lagon, nous jetons l’ancre afin de pique-niquer à l’ombre des chênes verts. La splendeur du paysage méditerranéen s’imprime en moi et je sais qu’elle ne me quittera plus. Nous partageons gaiement fromages et pain, vin et fruits.
Puis nous nous jetons, une fois de plus, dans la mer salvatrice. Je m’installe sur le dos pour faire la planche – longuement. Étendue sous un ciel serein, portée par le flot tiède, je me sens légère, délivrée, enfin apaisée.
Nous repartons ensuite sous un soleil qui me semble éternel. Comme si elle ne devait jamais s’arrêter, la barque qui nous porte file dans l’azur délicieux.
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