Chroniq’hebdo | De Sonny Rollins, de s’exposer, du multiculturel et du nulle part
Pierre Kobel
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J’écris. Déjà une demie page de mes élucubrations hebdomadaires, je fais une fausse manœuvre et pan ! je ferme le fichier en oubliant d’enregistrer quand il me le demande. Raaaaah l’informatique ! Vite mes carnets et mes stylos !
Bon, où en étais-je de ma chronique ? Ah oui, le jazz ! J’écris en musique. Fin mai disparaissait à l’âge de 95 ans, un des derniers géants, Sonny Rollins, qui m’a si souvent embarqué au fil de ses monologues musicaux. Le jazz, c’est ma musique depuis longtemps, même si je m’y suis attaché tardivement. J’avais 28 ans et c’est la musique qui m’a empêché de sombrer plus alors que je vivais une séparation. Va savoir pourquoi j’ai entendu dans ses rythmes des résonances qui m’ont redressé, qui m’ont poussé à l’avant de mon existence quand je plongeais dans une spirale de solitude intérieure. Tandis que j’écris, j’écoute le concert que Rollins donna en 1986 au Grand Rex. Et j’aime la façon dont Chabouté le montre, dressant son instrument aux étoiles, vibrant de tous les éclats de son art.
J’écris donc et je m’expose. Problématique que soulevait Pierre E. dans son Alter et ego récemment : « Le terme s’exposer est à double sens : se montrer/dévoiler ; être vu/lu/entendu. S’exposer, c’est prendre le risque/la chance de toucher, d’être apprécié, reconnu… ou critiqué, rejeté, voire dénigré et même, dans certains cas, tué. Le phénomène est exacerbé depuis la (dé)socialisation numérique généralisée. » Pour ma part, si je signe ce que j’écris ici par souci d’honnêteté, je sais bien ce que mes propos ont de lambda et je ne serais pas gêné qu’ils disparaissent dans l’anonymat. Nos écrits n’ont d’intérêt qu’à s’inscrire dans le paysage d’une sociologie, d’une culture commune, riche et diversifiée.
C’est parce que je suis convaincu de cela que je bondis quand j’entends un journaliste qui n’a de pro que le nom dire qu’une société multiculturelle est une société qui multiplie les dangers. Mais le danger, c’est lui, ce sont ses acolytes médiatiques et politiques, ce sont les financiers qui éteignent la réflexion au nom d’une droiture aveugle, ce sont ces peureux de l’autre, ces faiseurs de boucs émissaires dont le discours fleure des relents infâmes et rabaisse toute l’humanité, tant la leur que celle de ceux qui les soutiennent et se laissent prendre à cette pensée unique.
Notre richesse, c’est la multiplicité des opinions, c’est la confrontation des différences, ce sont les couleurs, c’est l’ailleurs et l’échange. Est-ce que nous nous mêlons de savoir ici pour qui votent les uns et les autres, est-ce que nous nous insurgeons de ne pas être toujours d’accord comme si nous étions atteints dans une intégrité supposée qui n’est que le masque de la crainte ?
Pourquoi me perdrais-je à aller vers l’autre ? Quelle vanité et quelle petitesse à la fois, il y a à se replier sur le déjà connu, sur l’exclusivité du semblable ! Forme de repli sur soi, fausse identité protectrice qui ne permet d’éviter aucun des dangers dont on se croit menacé.
*
La nuit dernière, je ne dormais pas. Il passait dans mon esprit un tourbillon de mots, de phrases que j’aurais voulu retenir sans y parvenir. Chaque pensée en entraînait d’autres et j’étais pris dans un tournoiement psychologique sans fin.
Yvon Le Men
Mais tu vas nulle part
me dit cet homme
nulle part n’existe pas
je lui dis
il ne voit que par le centre
n’importe quel centre
pourvu qu’il y soit
jamais par la périphérie
où je vis où je vais
si je ne suis pas au centre
qui est au centre
demande le poète Eugène Guillevic
dans un poème
le poète ici
parle de son poème
qui ne vient jamais de nulle part
surtout pas
comme pour l’habiter de lui
son poème vient de la mer
des rocs
d’une table
d’une chaise
même bancale
son poème vient des choses
quand elles nous soulagent de nos âmes
parfois bancales
si je parle déjà d’un poète ici
c’est qu’ici le poème est partout
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« Mais pourquoi je vous raconte tout ça ? » (ELC)
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