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Grains de sel
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Blog créé par l'Association pour l'autobiographie (APA) pour accueillir les contributions au jour le jour de vos vécus, de vos expériences et de vos découvertes culturelles.
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1 juin 2026

Chroniq’hebdo | Du journal personnel, des agressions sexuelles et de la nature

Pierre Kobel

 

J’écoute en replay une émission consacrée à l’artiste de rue Miss Tic qui fit les beaux murs de la capitale avec ses pochoirs et ses aphorismes aussi poétiques qu’imparables. L’un d’eux me touche particulièrement qui me dit que l’écriture de soi n’est pas un repli sur soi : « Ce qui me sépare de moi m’éloigne des autres ».

Je lis dans Le Monde quelques articles consacrés à la pratique du journal personnel. Le « Journaling » qu’ils disent ! On fait entrer cela dans la valse des pratiques de bien-être à la mode au même titre que la méditation, les régimes sans gluten ou la méthode Pilates. En 2020, sept % des Français déclaraient avoir une activité d’écriture personnelle. A-t-on besoin de cahiers thématique, « livre de voyage », « livre de lecture », etc., de coachs et autres ateliers d’écriture pour se livrer à cela ? J’écris, nous écrivons parce que nous en éprouvons le besoin, parce que nos existences ont des failles, des blessures, parce qu’elles ne suffisent pas en chair et en os ! J’écris, nous écrivons pour échapper au temps, si possible à l’espace, pour outrepasser les douleurs, les manques, les absences. J’écris, nous écrivons pour tenter désespérément de vivre, dans la caresse d’un espoir, dans la folie d’une utopie. Pour habiller un réel trop lourd à porter. Rappelons-nous la phrase de Fernando Pessoa : « La littérature est la preuve que la vie ne suffit pas. »

La légèreté de l’écriture, c’est la magie d’un possible perpétué malgré le poids des jours. Aucune pratique institutionnalisée, commercialisée n’a rien de comparable avec cette magie.

 

Mort d’Edgar Morin à l’âge de 104 ans. Et l’esprit vif jusqu’au bout, la curiosité aiguisée, la réflexion incessante. À chacun d’en tirer une leçon pour ne pas laisser partir son existence à vau-l’eau.

*

Nouvelle réussite d’Agnès Jaoui avec son film L’objet du délit. Comédie certes, mais sans se limiter au rire quand le scénario met sur la table le sujet du machisme et du harcèlement dans le milieu de l’opéra. Un sujet qui me poursuit tant je ne cesse de voir, de lire, d’entendre des œuvres et des discours qui s’y rapportent. Mon travail pour un futur cahier m’y rend sensible, mais je mesure de plus en plus l’ampleur du problème et j’en suis parfois accablé. Je l’ai évoqué dans ma chronique précédente au risque de lasser les lecteurs. Car c’est bien là un risque. Les agressions sexuelles sont un sujet grave, gênant et souvent culpabilisant. Y revenir sans arrêt, c’est un choix difficile et incertain.

*

La collecte thématique, La nature et moi, dans Grains de sel, augmente de semaine en semaine. Mais quid de tous ses éléments, quid des nuages, du feu, des animaux, de l’écologie au quotidien, de la montagne et des rochers, de la mer et des glaciers ? À vos claviers !

Et pour accompagner mon propos, ce poème de mon ami Benjamin Guérin, alors que va se tenir le 43e Marché de la Poésie dans les jours à venir.

 

Nous avons rejeté au loin le sauvage
ouvrant des champs comme des villes
alignant des ruelles où l’on plante de
l’herbe
la meilleure pour les vaches toujours la même
la plus verte et la plus efficace

il ne reste d’arbres que des friches
et des champs de bois alignés
en rang comme des vignes
ils attendent l’appel
pour être fusillés
au jour dernier
de la coupe franche

on a mis les forêts en ordre et en ligne
comme des places de parkings
à durée limitée

oubliant le temps des arbres
on a exproprié les fantômes et les fées
on a disséqu
é
la nature enchantée

                              *

 

Même les loups ont fini par apprendre
à marcher sur des ponts
dans
l’ombre des caméras
de télésurveillance
ils se retrouvent le soir
aux sorties d’autoroute
traversent le monde
sans jamais se faire voir
en retrait sur les bandes
aux arr
êts d’urgence
invisibles et présents

ils ramènent la mémoire
des libertés sans
âge
dans les recoins bitumés
là où
fleurissent encore
les dernières fleurs sauvages

In Quand nous étions des loups, © Revue la forge | éditions de Corlevour, 2024

 

****

« Mais pourquoi je vous raconte tout ça ? » (ELC)


 

Commentaires
A
Je ne connais pas ce marché Saint Sulpice, quand se tient-il? Beau" poème écolo" mais pas que... que vous nous offrez! Moi aussi, j'ai apprécié votre première partie et les citations si intéressantes. On peut ajouter celle-ci: "La légèreté de l’écriture, c’est la magie d’un possible perpétué malgré le poids des jours".
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C
Merci Anne pour toutes ces précisions savoureuses, MARCHÉ en tant qu'ÉTAL, étalage, vitrine, de la poésie, voilà qui, bien entendu, prend tout son sens... et sa saveur savoureuse.... Nous participions l'autre soir à un café-philo sur le Don et constaté à quel point il était parfois plus difficile de recevoir que de donner. Souvent nous sommes très empruntés (!) car nous nous attachons à offrir nos travaux, mais pas que et les récipiendaires ont du mal à comprendre... Je n'aurais sans doute jamais la possibilité de parcourir ce marché, distance et santé empêchant la chose, mais je me réjouit, oui, de lire Pierre encore à ce sujet !
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K
J'ai beaucoup apprécié toute la première partie sur l'écriture. Ca correspond tellement à ce que je vis actuellement ! Merci. Je vais pouvoir lire et relire et m'imprégner des sages paroles, comme "J’écris, nous écrivons parce que nous en éprouvons le besoin,"
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C
Un "marché" de la poésie ? Cela se dit ? cela me choque tant ces deux termes me semblent incompatibles... mais bon, l'essentiel c'est que la poésie les poètes demeurent. Merci Pierre pour ta chronique, toujours lue avec grand intérêt !
Répondre
A
Et pour ajouter au sujet de la poésie, une chronique quotidienne le temps du Marché dans La Pierre et le Sel : https://lpls.canalblog.com/
A
Évidemment je sous cris à tout ce qu'écrit Anne. Marché, mais pas mercantile ! Marché des mots, Saint-Sulpice est le lieu de toutes les rencontres et quand je lis les critiques de certains qui se tiennent sur leur quant à soi parce qu'ils sont frustrés ou jaloux (il y en a !), je me dis que le syndrome Victor ego a encore frappé. Ce Marché est incontournable, ne serait-ce que parce que c'est la plus importante vitrine de la poésie qui se fait aujourd'hui. Au-delà des personnes et des petitesses qui vont avec. Pour ma part j'y retrouve beaucoup de mes amis qui sont des gens de riche humanité à la hauteur de leur écriture.
A
Le Marché de la Poésie, place Saint Sulpice, est à connaître, pourtant, Christina : c'est un rassemblement rare, de voix inaudibles ailleurs, d'éditeurs parfois microscopiques, de poètes atypiques, maniant le vers libre, en éclats fulgurants. On y entend et découvre des musiques libérées de tous les carcans. Des dizaines d'années qu'il existe, et c'est d'ailleurs en signant chez Rafaël de Surtis, ou Comme ça et autrement, je ne sais plus, il y a très longtemps que j'ai pu rencontrer Michel Baur, de l'APA, venu me voir, en chair, en mots et en os, après avoir échoté l'un de mes textes déposé à l'APA. J'ai aussi eu la chance d'y signer "Livresss - Sous la typo la sève", magnifiquement typographié par Stéphane Landois de l'Atelier du Hanneton. Que de souvenirs ! Nous n'y retournons pas souvent, en raison de la distance, mais c'est l'un de ces lieux qui nous habitent, qui restent dans notre cœur, rappel de ces douces rencontres, inhabituelles, puissantes. Lectures, échanges de regards, poignées de main. Tout y est différent. Le marché (je pense à notre ami Prévert) n'est pas limité aux esclaves (et à leurs lourdes chaînes, comme il l'écrit dans "Pour toi mon amour"... Le marché est aussi le lieu des tout petits producteurs, qui offrent fruits et légumes biscornus, atypiques, aux saveurs inédites. On peut sur place dialoguer avec des visiteurs fidèles, ou nouveaux, rester des heures à parler de l'essentiel, à savourer l'instant. Si, ces deux mots vont parfaitement bien ensemble, Christina. Surtout quand on les associe à ce qui se vit sur la place Saint Sulpice ! Je suis sûre que Pierre nous en rapportera quelques pépites, et que tu en auras l'eau à la bouche... Ce marché est l'un de ces lieux rares, d'exception, d'une périodicité à peine annuelle, mais vraiment.. il offre des denrées précieuses : de la poésie, uniquement de la poésie. Merci à Pierre de l'évoquer, et à ce MARCHÉ, d'exister. (Même si je comprends ce que tu veux dire, Christina. L'idée d'oxymore, des marchands du temple : mais les poètes sont déjà si peu visibles, que c'est une chance qu'existe ce marché. Et il n'est pas ici question d'argent, tout le monde sait bien, j'imagine, que la poésie, d'évidence, ne nourrit pas son homme...)
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