La Fête des Tuiles
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Depuis 2015, chaque 1er samedi du mois de juin se tient une énorme fête à Grenoble, sur une grande partie de l’avenue la plus longue (8 km) de l’agglo, cours jean Jaurès prolongé par le cours de la Libération.
C’est la Fête des Tuiles.
D’où vient cette dénomination ? Non, ce n’est pas une journée, où s’accumulent les catastrophes (tuiles). C’est une allusion à de vraies tuiles récupérées sur les toits. Nous autres Grenoblois.es, vrai.es ou rapporté.es, sommes très fier.es. La Grande Révolution de 1789 a démarré ici. Oui, madame, oui, monsieur. Vous ne le saviez pas ? Voici un court résumé historique :
En mai 1788 le garde des Sceaux de l’époque (je précise, car on pourrait croire qu’il s’agit d’une histoire très récente) réforme la Justice et « enlève son droit de remontrance au Parlement de Paris ». Évidemment, tous les Parlements réagissent, surtout celui du Dauphiné. Le Garde des Sceaux, pas content, le met en vacances. Erreur funeste, le Parlement du Dauphiné se déclare « entièrement dégagé de sa fidélité envers son souverain ».
« Le 7 juin 1788, le lieutenant général de la province confie à des patrouilles de soldats des lettres de cachet à remettre aux parlementaires pour leur signifier un exil sur leurs terres. Mais le tocsin sonne. La population est rameutée par les auxiliaires de justice, particulièrement fâchés de perdre le Parlement, qui est leur gagne-pain. Des Grenoblois s’emparent des portes de la ville. D’autres, montés sur les toits, jettent des tuiles et divers objets sur les soldats. Vers la fin de l’après-midi, les émeutiers, maîtres de la ville, réinstallent les parlementaires dans le palais de justice. » Les femmes furent, paraît-il, très nombreuses et extrêmement actives dans cette confrontation avec les soldats du roi.
Et voilà comment Grenoble a précédé les mouvements révolutionnaires de 1789 et n’a jamais perdu cet esprit (pré-révolutionnaire) frondeur.
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En 2015 donc, le maire écolo élu l’année précédente trouve comment faire la fête en perpétuant l’esprit spécifique de la ville. La Fête des Tuiles est née. Toutes les associations de Grenoble et agglo se regroupent par nature d’activité et s’installent pour la journée dans des stands dressés sur une bonne partie des deux avenues. Elles incitent les très nombreux badauds à venir, qui discuter, qui manger (en discutant), qui jouer, qui admirer des acrobates, qui écouter un orchestre pour apprendre à danser, etc. Il y a toujours énormément de monde, une foule qui va, qui vient, qui s’arrête, qui repart. Il n’y a jamais de problèmes, ni disputes, ni bagarres, ni drogue… rien de rien, tant pis pour celles et ceux qui veulent pourrir la municipalité. Aux dernières élections municipales, le maire ne se représentant pas a été changé pour une mairesse, écolo elle aussi, Laurence Ruffin. L’esprit demeure.
Le 6 juin c’est aussi la célébration du 82e anniversaire du débarquement des Alliés en Normandie. Ils ont participé à la Libération de la France, à la défaite des troupes d’occupation nazie, de Pétain et de son gouvernement de collabos. Grenoble est une des cinq villes françaises à avoir été élevées au grade de Compagnon de la Libération. Oui, mais aujourd’hui, nous célébrons les Tuiles.
Je fais un tour entre les stands sous un soleil de plomb et un vent même pas frisquet. L’enfilade commence par Grenoble international, normal, elle est jumelée avec 13 capitales étrangères, dont Chisinau en Moldavie, ville natale de ma famille maternelle. J’en suis fière. Un stand de réfugiés ukrainiens attire tout de suite l’œil et l’oreille, drapeau jaune et bleu, petite chorale. Je continue en évitant de marcher sur les pieds de ceux qui se sont arrêtés un moment à l’ombre pour admirer des acrobates ou écouter un orchestre. J’admire l’adresse des joueurs sur échiquiers ou autres jeux de réflexion. Trois petites tentes grises attirent mon regard, des gens autour, immobiles, écoutent les spécialistes du climat expliquer ce qui nous attend, si… Bon, je passe, je ne serai plus là. Des visiteurs sont affalés dans des transats mis à disposition par les organisateurs, dans l’herbe verte, sans souris, entre les rails du tram E, interdit de circuler en ce jour spécial. Pas bien partageux, ils n’ont pas l’air de vouloir en bouger…
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C’est l’occasion de rencontrer des amis, et même j’ai vu deux ex-sans-papiers, que j’avais aidés, un jeune, rutilant dans un gilet jaune fluo. « T’as vu ? » me lance - t- il en me montrant son logo, « tu vois, je travaille dans la sécurité. » Et il repart fièrement continuer sa ronde avec ses collègues pour que la fête se déroule sans anicroche. Et un autre en train de photographier, « je vais faire un petit album sur la fête ». Ça fait plaisir, eux, au moins, ont pu avoir leur titre de séjour avant les grands chamboulements de Darmanin et de Retailleau.
Voilà, je pars un peu avant la fin, j’ai vu que la foule sympa est toujours là et que les Tuiles ont toujours leur fête. Je suis rassurée, malgré les meurtres ou les incendies volontaires, même s’il y a un peu moins de stands cette année, l’esprit n’a pas changé. C’est l’essentiel.
Au revoir, Fête des Tuiles, j’espère à l’année prochaine.
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