La Roche du Diable
Anne Poiré Guallino
Le point fort du paradis de mon enfance, Nonnenbourg — outre ses deux plans d’eau à l’extraordinaire eau émeraude, situés à Walscheid et Abreschviller, en Moselle, c’est la Roche du Diable, au pied du col du Donon, dans le massif des Vosges. Le grès rose, pour moi qui aime la couleur, suffirait déjà, dans sa chaude palette, à expliquer ma fascination. Mais ce sont les formes, également, la matière, le grain de chaque recoin, dont je retrouve la consistance, sous ma paume. Les strates, les textures : quelle poésie dans cet espace associé à mes jeunes années ! Quand j’étais enfant, l’été, depuis le chalet, avec mes amis, nous nous y rendions pratiquement tous les jours, plusieurs kilomètres de bonheur sous les hauts fûts, à rire, partager nos préoccupations, rêves et projets du moment. Quelle récompense, lorsque nous abordions la proximité de ce panorama, à découvert, après l’épaisse forêt, comme une clairière ouverte, donnant sur la ligne bleue des Vosges, perdue dans la brume. Ce ne sont pas des mots, mais une réalité : un paysage à couper le souffle se révélait, dans le lointain. Et sur place, à foison, la splendeur était encore plus épatante. Gourmande, même ! Il suffisait de se courber, afin de ramasser des brimbelles, mûres à point, ces myrtilles chaudes de soleil, sucrées et radieuses, en ce coin presque aride, limité à du rocher à vif, un peu d’humus et rien d’autre.
Sous nos pieds s’épanouissait le sommet irrégulier de cette impressionnante éminence, sauvage, dont nous explorions chaque recoin. Nous nous glissions dans les crevasses, les fentes, à escalader, agrippés par nos semelles, mains, genoux, et nous y avons découvert des grottes secrètes, creusées entre ces murs fracturés, abrupts, comme cette incroyable « Gueule de Loup », aux dents de rocs tombés là, entre lesquels je ne passe plus, désormais, cet espace étroit étant réservé à la magie de l’enfance.
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Nous nous coulions en nous maintenant aux escarpements, nous glissions, tremblotants, dérapions, nous nous retenions, sur les fesses, par les talons, les ongles, tant bien que mal, accrochés à des racines, dérapant sur les blocs instables, le long de la pente raide. Les garçons, plus âgés, arrivaient en général avant nous. Ils retenaient notre chute : ces expéditions s’avéraient dangereuses, mais quel bonheur !
En bas, c’était fascinant. Peut-être plus encore !
Désormais, un escalier aménagé pour les promeneurs a été conçu lui aussi en grès rose et rondins, sur un chemin balisé pour la randonnée. Au pied de ces marches moussues, irrégulières, on peut découvrir d’autres perfections. D’abord, la beauté de la paroi, en contre-plongée, pareille à une sculpture organique, dont les formes suggèrent des figures parfois anthropomorphes, plus souvent abstraites, toujours captivantes. Elles ont été produites par la puissance de la nature, le tout recouvert de mousses rugueuses, lichens roux, jaunis, verdâtres, violacés, muraille bigarrée, parsemée de cailloux vibrants, colorés, comme modelés par un artiste de génie.
Ce système géologique daterait du Trias : juste avant le Jurassique. Étourdissant…
L’homme est passé par là, laissant sa trace : une énigmatique tête de diable cornue a été taillée dans la masse, j’ignore quand, en un expressif bas-relief. Je l’ai toujours vue là. Comme ces graffitis, que l’on n’appelait pas encore des tags, datant de la guerre, de soldats, résistants, familles cachées. D’autres, plus anciens encore. Ils faisaient battre mon cœur. Je les déchiffrais, tentant de combler les manques, voyant s’effacer quelques traces : noms, dates, souvenirs plus ou moins pâlis. Ce lieu était ainsi à mes yeux un espace de mémoire, autant que le Struthof, le camp sinistre, visité, préadolescente, de l’autre côté du col.
On disait que les nonnes qui avaient donné leur nom au lieu irremplaçable de mes vacances avaient enterré leur trésor quelque part, dans ces éboulis. Nous cherchions.
Nous n’étions pas déçus de ne rien trouver. Si, à l’occasion, soyons sincères !
Néanmoins, les pins qui poussaient au milieu des sapins, les strates sur les rochers, tout était si beau…
Ce contraste entre les verts tendres du feuillage, et ce quasi-fuchsia. Ces lumières, ces ombres. Quelques fougères, des bruyères éparses. Le minéral, surtout.
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Je suis retournée il y a quelques années dans ce mythique éden, devenu un peu plus civilisé, mais toujours grandiose. Avec Patrick, et Astrid, mon amie, nous avons poussé des cris, émerveillés par les vibrations, la richesse de l’écho. Nous avons ri. Nous avons chuchoté. Nous nous sommes poussés du coude. Nous nous sommes fait des confidences. Nous avons marché, en silence, absorbé, émerveillé par cette contemplation, comme les galopins et gamines que nous étions autrefois.
Nous sommes repassés par le Grand-Soldat, lieu de naissance d’Alexandre Chatrian, où conduit joyeusement le petit train touristique. Et nous avons remis les pieds, bien sûr, à la grotte Saint-Léon : je vous parlerai peut-être de cette dernière dans un prochain texte, car, dans cette caverne, ou crypte, excavation rose, nous avons vécu encore une aventure étonnante, qui mérite que j’en fasse ici le récit.
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