2013 – La peau de l’ours
Christina Schwab
Comme il fait chaud ce matin de début juillet !
Notre fille grimpe allègrement la pente assez raide qui mène à Marcelin, l’école où elle vient de terminer la partie théorique de son apprentissage et de passer, avec succès, ses examens. Nous la suivons. Un peu moins vite avec nos quelque trente-cinq ans et quelques kilos de plus qu’elle. Aujourd’hui, nous sommes invités à la remise des diplômes. Les promotions comme on dit chez nous. Cela devrait être l’affaire de quelques minutes, mais elle semblait tenir à ce que nous soyons là et, honnêtement, je suis heureuse de pouvoir participer à son bonheur en compagnie de mon cher et tendre. Ainsi sera close une étape importante de cette aventure qui aura vu la naissance, la lente transformation en chrysalide, puis l’éclosion de ce joli papillon, ma fille, dix-neuf ans dans quelques jours.
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Tout le monde est là pour l’accueillir. Ses maîtresses d’apprentissage, le directeur de l’institution et ses plus fidèles amies. Ce petit monde étant déjà installé, nous nous trouvons une place mon époux et moi sur la mezzanine qui surplombe l’estrade. Très vite notre protégée nous quitte pour rejoindre ses condisciples. Commence alors un long moment de discours informatifs, mais néanmoins incontournables. Un peu astreignants, c’est vrai, mais ne sommes-nous pas là pour ça ? Et voilà que tout à coup, après avoir appelé jusqu’alors chaque élève séparément, la maîtresse de cérémonie fait monter sur la petite estrade les trois classes de la promotion qui nous intéresse. Un peu coincées, les jeunes filles. Elles doivent bien être une soixantaine, et la mienne, à qui j’ai suggéré de mettre une petite veste rouge sur sa jolie robe bois de rose, explose littéralement au milieu de ses consœurs tel un coquelicot dans un champ de blé. Je ne vois qu’elle. En deux temps trois mouvements, ces demoiselles se voient décerner le précieux passeport attestant du succès de leurs trois années d’études, indispensable accessit à un début de vie professionnelle prometteur. Plus besoin pour nous de nous inquiéter de la recherche d’un emploi ; avant même de recevoir son diplôme, ma fille a choisi le sien parmi les deux places qui lui ont été proposées. Je suis sûre que si on lui avait décrit cela quatre ans plus tôt, alors qu’elle se trouvait en situation d’échec évidente, elle nous aurait amèrement ri au nez !
Allons-nous enfin être relaxés, et libres de nous mettre en route vers un restaurant où fêter ce succès en toute quiétude ? Jalouse de notre intimité, j’ai désiré, et obtenu, que nous soyons exceptionnellement seuls avec elle. J’ai envie que nous puissions partager une sorte de bilan de ces trois dernières années et savourer ce succès en toute intimité avec elle, ma fille.
Ma fille que soudain on rappelle sur l’estrade. Toute seule cette fois. Et c’est bien d’elle que l’on parle maintenant quand on dit qu’elle est si serviable, si aimable, si ponctuelle, si responsable. Dont on dit qu’elle n’est jamais avare d’un sourire ou d’une parole gentille et qu’elle n’a jamais manqué un seul cours pendant ses trois ans de scolarité. Et pour toutes ces choses, la voilà qui reçoit un superbe prix, sous les flashes et les applaudissements.
Comme les autres, je me suis levée pour applaudir. Toute surprise soudain par mes larmes qui jaillissent intempestivement et mes genoux qui se mettent à trembler indépendamment de ma volonté.
Et le passé resurgit.
Je revis les plus pénibles étapes de ma vie jusqu’à ce funeste 31 janvier 1990. La mort de mon premier enfant, si longuement désiré, atteint d’une cruelle maladie génétique. Mes vaines tentatives pour sortir de la dépression qui s’ensuivit et la plongée sans espoir de retour dans une situation d’alcoolisme déjà bien amorcée par des années d’amertume et de frustrations. Avec, par-dessus tout, la certitude d’un avenir inutile. Emmuré. Inéluctable. Impitoyable. À trente-quatre ans, touchant le fond de mon désespoir, j’avais décidé de mettre un terme à mes souffrances. On achève bien les chevaux. Je n’avais plus rien à perdre. Mon mariage n’avait pas survécu non plus à la tragédie.
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Quatre cents benzodiazépines, neuf jours de coma et deux mois de clinique.
Et puis ? Et puis il me fallut bien me résoudre à l’évidence, si moi j’avais cru en finir avec elle, la Vie, elle, n’en avait (et de loin !) pas fini avec moi. Quatre ans et un nouveau mari plus tard, paraissait cet enfant miracle qui se trouve là aujourd’hui, toute seule sur son estrade et qu’on applaudit à grands cris.
« Tu vois, tu as bien fait de me faire confiance. Tu ne le regrettes pas aujourd’hui, n’est-ce pas ? »
Qui… qui a dit ça ?
Épilogue
Bien sûr, l’histoire pourrait s’écrire de mille et une manières. Chacun de nos actes a des conséquences, que nous ne contrôlons pas forcément, et qui, pour la plupart, nous dépassent. Pourquoi je suis en vie malgré tout, pourquoi, quoi que je fasse, je ne contrôle rien ? Où est-ce que je vais, comment, dans quel but ? Il est plus facile aussi de réfléchir ainsi, quand tout se passe bien, quand la vie est belle, que dans le cas contraire. « Siméon » est un couillon, me serine mon cher et tendre, mais je poursuis in petto… Si je ne m’étais pas ratée… je n’aurais pas rencontré mon second mari, puis enfanté ma fille… je n’aurais pas rencontré mon troisième mari… enfanté notre fils… puis connu ce bonheur si parfait d’aujourd’hui. Et cætera, et cætera. Mais, pour l’heure, partie depuis peu à la découverte de moi-même, terrain d’exploration passionnant s’il en est, je suis heureuse d’avoir pu vivre des expériences aussi riches.