Bédouin, nuit, fraternité et barbarie…
Anne Poiré Guallino
Autre « Grain de sel » commencé dans ma tête il y a un moment, puis resté à l’arrêt, faute de temps. Faute de courage, aussi. Difficile à écrire, à synthétiser. J’aimerais avoir le talent de Pierre K. pour arrondir les angles, dans la nuance… Je sais ce sujet polémique, politique, et je ne comprends pas que l’on ait besoin de prendre des pincettes pour l’aborder, mais je veux encore pouvoir me regarder dans la glace.
Je me souviens, juste après le 7 octobre, d’une manifestation de soutien à la communauté juive, à laquelle nous avons tenu à nous rendre, Patrick et moi, à Roanne. Le petit nombre de personnes présentes nous a traumatisés. Nous avons été choqués en découvrant qu’en plus, nous n’étions qu’une poignée à ne pas être juifs, pour témoigner de ce qui me semblait un légitime soutien après un cruel attentat. Beaucoup devaient déjà se sentir bien seuls.
Depuis que j’en ai entendu parler, je n’ai jamais réussi à comprendre l’affaire Dreyfus, convaincue que pareille ignominie ne serait plus possible à notre époque. Naïve que je suis, que j’étais. Souvent, quand j’étais enfant, je me disais aussi : « Durant la Seconde Guerre mondiale, si tout le monde avait porté l’étoile jaune par solidarité, comment le gouvernement de Vichy et les Allemands auraient-ils pu arrêter les Juifs ? Ils n’auraient pas pu envoyer tout le monde dans des camps… » Bien sûr, la pensée n’est jamais collective, une société, forcément, se fracture, et c’est l’accumulation de petites lâchetés qui, sans doute, permet un glissement progressif vers l’impensable. Je n’imaginais pas voir, de mon vivant, entendre des propos à mes yeux inacceptables, assumés, y compris par des personnes supposées capables de réfléchir. Il n’y a pas si longtemps, certaines phrases, postures, étaient encore jugées comme scandaleuses, généralisations abusives, dangereuses, et maintenant, elles passent, comme si elles étaient normales.
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Où veux-je en venir ? Mon titre l’indique à ceux qui connaissent les deux livres d’Arthur J. Essebag, parus chez Grasset, sous la direction d’Olivier Nora, le premier en octobre 2025, J’ai perdu un Bédouin dans Paris, le second en mai 2026, Même la nuit ne veut pas de moi. Comme je ne regarde pas la télévision, je ne connaissais pas franchement jusqu’à présent l’homme du divertissement, réduit à son prénom, ce visage « grand public ». En revanche, désormais, j’ai lu l’individu sensible, blessé, depuis le massacre du 7 octobre 2023, forcé en quelque sorte d’accoler à son prénom l’adjectif « juif ». Et la dimension autobiographique de ces deux documents fait qu’ils ont, me semble-t-il, toute leur place à l’APA.
Chaque vie compte, chaque cruauté est atroce, et bien sûr, je pleure aussi les morts palestiniens, libanais, iraniens, mais aussi tous les autres, d’ailleurs, ukrainiens ou russes. Voire soudanais, érythréens, et tous les autres. C’est la guerre qui est horrible, avant tout. Que le Hamas, mouvement terroriste incontestable, utilise la population de Gaza pour asseoir ses positions est épouvantable. Mais que, dans pratiquement tous les pays du monde, un antisémitisme décomplexé, qui se cache derrière un « antisionisme » qui ose se croire de bon aloi, puisse se multiplier me fait frémir. Arthur raconte comme dans un journal intime, par petites phrases simples, juxtaposées, parfois presque un poème en vers libre, une incantation, ce choc, le bouleversement ressenti face aux faits perpétrés volontairement par de violents terroristes, puis le glissement vers des abandons de plus en plus perceptibles, autour de lui. Regards fuyants, flots de haine. Il est protégé désormais par plusieurs agents de sécurité, en permanence, parce qu’il est célèbre. Mais les autres ? Il raconte la peur, autour de lui, dans son métier, dans sa vie quotidienne. Les nombreux « amis » perdus, ceux qui ne veulent plus travailler avec lui, parce qu’ils le jugent, ou parce qu’ils ont peur pour eux.
Je n’ai pas lu ce témoignage tout de suite, à vrai dire, dès qu’il est sorti : je pensais que je pourrais l’emprunter rapidement à la médiathèque départementale. Je l’ai demandé, il n’est jamais arrivé. Simple hasard, sans doute. J’ai donc fini par commander le premier, puis le second volet. Je les ai dévorés. Patrick, idem. Très inquiète de voir monter au quotidien cet antisémitisme purulent, décomplexé, j’entends rarement des mots coupants, définitifs, contre le Hamas. Les gens ont tellement peur de paraître islamophobes. Comme si les extrémistes étaient l’islam. J’espère que ce n’est pas le cas ! Désormais, les boycotts se multiplient : être lycéen, étudiant, chanteur, cinéaste, dessinateur de bande dessinée, simple touriste, pas même né en Israël, de confession juive, place d’emblée sur liste rouge.
Tortures, otages, barbarie volontaire semblent oubliés, pire, justifiés, excusés. Beaucoup semblent ignorer que l’on peut être musulman israélien. Les clichés sur le « nettoyage ethnique », l’« apartheid », la « colonisation », l’« épuration ethnique » pullulent. Étrangement, le mot « génocide » est d’ailleurs arrivé avant même la riposte de Netanyahou. (Bien sûr, pas question d’excuser les choix de ce monsieur non plus !) La confusion entre personnes habitant Israël et Juifs du monde entier relève peut-être d’une cruelle mise en scène ? Face à une indignation à géométrie variable, toutes les barbaries sont effroyables. Mais le résultat, pour Arthur, est une « orgie antisémite à ciel ouvert ».
Choquée par cette normalisation de la haine, cette diabolisation sélective, sans pitié, ces manipulations, je refuse de regarder ailleurs… Je refuse de me taire. Et comme Arthur l’écrit : « Qu’on ne se méprenne pas. Critiquer Israël est légitime. Être horrifié par la guerre aussi. La compassion n’est pas un crime. Ce qui en est un, c’est de remplacer la pensée par l’anathème, le droit par l’incantation et la complexité tragique d’une guerre par l’accusation la plus extrême qui soit. » Je n’appartiens pas à cette « communauté », dévastée, si ce n’est celle des Hommes. Face au silence quasi collectif, je me répète que ce n’est pas aux Juifs de tous pays, seuls, de défendre leur cause.
Récemment, j’ai voulu éviter de me fâcher avec une proche qui abusait du terme « génocide ». J’ai déjà donné ici mon opinion sur cet emploi hyperbolique, outré, utilisé de façon orientée. J’ai préféré me taire, face à elle, me disant : « Elle ne peut pas comprendre ma démonstration, inutile de lutter pour rien. » En réalité, chaque petite compromission, lâcheté, laisse la place à ceux qui se font entendre, « antisionistes » accusateurs, vociférants sans nuance. Si je ne défends pas, à mon tout petit niveau, ces extrapolations et injustices, qui le fera ? C’est à chacun d’entre nous, pas seulement à Arthur ou à moi-même, de défendre l’idée d’une fraternité, équitable. Face à ce problème complexe qui pourrit en partie le monde contemporain, soyons nuancés, avec le plus possible d’objectivité.
J’ai aimé ces pages émouvantes, humaines, qui se veulent justes. Au départ, je n’avais pourtant pas trop envie de me pencher sur ce récit : quelqu’un de la télé ? Bof ! J’avais de puissants a priori sur ce nanti. Comme quoi… je généralisais, aussi, dans un autre domaine. J’ai voulu me faire mon opinion. Au détour des pages, j’ai découvert l’amitié d’Arthur pour Sophia Aram et Caroline Fourest, notamment, dont j’apprécie la pensée et la logique. Et le soutien, tiens, juste humain, au passage, de Nicolas Demorand !
Ces livres m’ont touchée. Moi qui ne suis pas juive, je le répète, je veux simplement faire ma part, ne pas être lâche ni complice. On naît par hasard quelque part, on n’a pas à être stigmatisé pour autant, et j’ose répéter que les généralisations sans fondement sont toujours abusives.