Canalblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Grains de sel
Grains de sel
Grains de sel

Blog créé par l'Association pour l'autobiographie (APA) pour accueillir les contributions au jour le jour de vos vécus, de vos expériences et de vos découvertes culturelles.
Voir le profil de apagds sur le portail Canalblog

Newsletter
Commentaires récents
8 juillet 2026

C’est fou !

Maëlle

 

En écho au texte d’Anne Poiré du 6 juillet Si besoin Nicolas Demorand et aux commentaires. Tout va si vite ? Mais tout est écho…

 

La souffrance psychique est un sujet trop grave pour que je ne me fende pas d’un ultime billet. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : de souffrance. Le mot ne sera jamais trop prononcé.

Elle devrait être l’affaire de tous et toutes.

La psychiatrie en France (entre autres) est sinistrée. Les psys de tous bords ne savent plus où donner de la tête. Faute de moyens suffisants, faute de reconnaissance accordée, malgré quelques déclarations publiques récentes et certains déblocages qui urgeaient : un rien devant le gouffre de besoins qui s’ouvre et s’approfondit.

Il fut un mouvement qui s’appela antipsychiatrie et qui montra comment une société fabrique ses fous. J’emploie le mot sans guillemets, car les fous sont mes amis. L’antipsychiatrie suggéra aussi le rôle de l’origine sociale dans les troubles mentaux. Elle révéla également comment l’institution elle-même induisait des effets délétères sur les sujets qu’elle traitait. Cette discipline est dès longtemps passée de mode. Elle ne donnait pas toutes les réponses, loin de là, mais posait quelques bonnes questions.

Il fut une vieille rengaine, passée de mode elle aussi, qui s’appela psychanalyse : elle posa de bonnes questions et apporta quelques réponses. La psychanalyse connut ses dérives et ses charlatans, mais pas plus que d’autres disciplines. La cure était chère, nécessitait temps et sacrifices, à la mesure peut-être de l’investissement du praticien. Mais pas toujours et pas tant que cela, quand on sait le prix de la bonne santé. Car une partie des cures pouvait être prise en charge par l’assurance maladie.

Toujours on a enfermé ou nié ce qui dérange et qui fait peur. Sous presque toutes les latitudes et bien des régimes. On est allé jusqu’à brûler les fous (sale race ! parmi d’autres), les faire crever de froid et de faim, leur ôter une partie du cerveau, les électroconvulsiver, etc. C’était il n’y a pas si longtemps et pas si loin.

Pourtant, jadis « l’idiot du village » et autres hurluberlus pas bien dans leur tête étaient intégrés, voire aidés, par la communauté.

Même le type qui se prend pour Napoléon mérite attention, à plus d’un titre. Les troubles de l’esprit entraînent ceux de l’histoire, et réciproquement. Point n’est besoin de se trouver trop petit pour éprouver sentiment de revanche, soif de pouvoir et de conquêtes, ou se livrer au culte de la personnalité. Les délires de grandeur plus ou moins identificatoires, qui poussent à la guerre, fleurissent à foison aujourd’hui.

L’Italie fut l’une des premières à fermer ses asiles et à ouvrir les portes de la ville aux fous discriminés. Aujourd’hui des multinationales tendent, dans un élan juteusement lucratif, à remplacer cette initiative triestine et à rentabiliser les lieux de soins qu’elles rachètent.

Le sacro-saint diagnostic n’a jamais connu autant de succès. Mais il faut bien nommer les maux, me dira-t-on. Certes, oui, sauf quand l’étiquetage devient une déshumanisation de plus. La stigmatisation peut commencer par les mots utilisés, scientifiques ou non. Le DSM-5 (Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, de l’Association Américaine de Psychiatrie, en anglais APA !) se porte à merveille, il croît et embellit régulièrement. La psychose maniaco-dépressive est devenue trouble bipolaire. Quel progrès !

Qu’on se demande plutôt pourquoi les diagnostics de bipolarité se multiplient de façon exponentielle ces derniers temps. Pourquoi les prescriptions de médicaments psychotropes, dont la France est un des gros consommateurs, ne sont toujours pas en baisse. Faute de temps et de personnels, parfois de compétences, on abreuve.

C’est par l’écoute attentive et la parole libérée qu’on soigne vraiment, pas en enrichissant comme jamais les laboratoires, dont les bénéfices records sont loin d’être tous investis dans la recherche et dont les produits provoquent des addictions qu’il faut ensuite combattre par des sevrages.

Les médicaments bien compris peuvent aider pourtant, des progrès ont été faits dans la diminution des effets secondaires, par exemple. Des découvertes technologiques récentes donnent aussi espoir. Mais dans certains hôpitaux psychiatriques, on a de nouveau recours à la contention : on attache les fous à leur lit. Les médicaments coûtent cher, les professionnels trop peu nombreux qui les distribuent sont débordés. Et la camisole chimique, quand elle semble s’imposer, signe elle aussi l’échec du recours à l’écoute, à la parole, et l’indigence de la structure.

Et la violence potentielle ou réelle du fou, il faut bien s’en protéger, me dira-t-on encore.

Elle doit être prise en compte et en charge. Mais la plupart des fous sont inoffensifs (c’est une statistique), ce qui ne les empêche pas de faire peur.

Pourtant, il existe çà et là des initiatives, publiques, privées ou personnelles, parfois à l’intérieur même de l’institution, qui, à contre-courant de la doxa normative, proposent un espace de soins où des patients, et des soignants au dévouement qui force le respect, partagent, pour un temps au moins, la souffrance. Ces foyers alternatifs, où l’on tente de vivre autrement la folie, demeurent trop rares, mais ils existent. Les familles éprouvées qui le désirent y sont associées.

La piste génétique est une tentation très à la mode. Elle semble régler les problèmes… Mais prudence ! On sait à quoi elle peut mener. Dans une famille, c’est souvent par l’inconscient que transitent psychose ou névrose, plus que par les gènes.

Des expériences du passé on ferait bien de s’inspirer. Cela n’exclut pas les critiques constructives de chaque apport.

Je rappelle l’existence des écrits de Freud et des différentes écoles de psychanalyse plus récentes, de Deleuze et Guattari, de Rosenham, Foucault, Laing, Basaglia, Mannoni, Castoriadis, etc. La liste n’est pas exhaustive.

J’ajoute au témoignage précieux de Demorand, le récit-enquête d’Adèle Yon, Mon vrai nom est Élisabeth (2025), qui détaille les traitements que son aïeule eut à subir.

Les musées d’art brut (comme celui de Lausanne) montrent qu’un fou peut être un artiste. La création, l’écriture, la musique, le sport, le théâtre, le jeu, la compagnie des animaux et la liberté peuvent être thérapeutiques. Cette liste-là non plus n’est pas exhaustive.

Le vol au-dessus d’un nid de coucous donne à penser, un ange à votre table (Jane Campion) aussi.

Aliéné signifie autre, étranger, étranger parfois à lui-même… Aliéner veut dire éloigner. Alien vient de vraiment trop loin. Hubris signifie démesure. À méditer.

Ce plaidoyer vibrant pour l’ouverture ne rencontrera pas que des sympathies, je le sais. Il bouscule un peu. Je n’en ai cure. Les rêves peuvent donner des idées et la folie est fleur sauvage.

Il faut imaginer le fou heureux.

 

Commentaires
M
À moins que l’inconscient collectif n’ait encore frappé… Mais je n’insisterai pas plus, surtout dans l’auto-commentaire !
Répondre
M
“Grains de sel productions” : un bonheur du hasard, Anne…
Répondre
M
J’ai regardé, Anne, le documentaire “L’Odyssée de la psychiatrie citoyenne” : intéressant par les interventions de J.Luc Roelandt, les divers témoignages, et les dispositions prises dans le Nord. Le psychiatre indiqué au début du film comme ayant inspiré Roelandt est l’Italien Basaglia, que j’ai cité dans mon billet. Intéressant aussi que les personnalités politiques qui ont réagi positivement aux initiatives soient citées dans le générique de fin.<br /> Dans plusieurs régions de France et pays, il y a des changements et des progrès, mais aussi des régressions, comme ce qui tend à se produire d’insidieux en Italie, pourtant l’un des premiers pays à avoir ouvert ses asiles.<br /> Il est évident que je ne pouvais pas, dans l’espace d’un billet et quelques commentaires, résumer l’histoire de la psychiatrie et de la psychanalyse, évoquer les initiatives passées ou en cours, et relater, même très partiellement, une expérience personnelle salvatrice. Un énorme pavé n’y suffirait pas…<br /> J’ai indiqué deux listes comme non exhaustives. Ce sont des invitations à chercher. Une courte phrase au début du billet, avec ses différents sens, résume plus ou moins ma position : la souffrance psychique “devrait être l’affaire de tous et toutes”.<br /> Qui est intéressé peut chercher. Qui cherche a une chance de trouver.
Répondre
M
Ma réponse. La névrose aussi est une maladie “réelle” et certaines psychoses sont curables par la psychanalyse.<br /> Il ne s’agit ni d’accuser, ni de rendre responsable ou de culpabiliser quiconque. Ou bien c’est que ce chemin est ignoré ou mal compris dans sa complexité. Tenir compte de l’inconscient (quand on croit à son existence parce qu’on la constate), c’est donner une forme d’explication, uniquement. Mais l’explication est riche parce que l’inconscient est inépuisable. Ce chemin est âpre, et j’ai signalé “les dérives et les charlatans”, comme dans les “autres disciplines”…<br /> L’inconscient est d’abord pour moi l’infinie source d’images qui jaillit sans cesse en nous et irrigue, entre autres, l’activité poétique. Ce qui n’exclut ni la fécondité de la rencontre, ni les bonheurs du hasard, ni le travail des mots, ni d’autres approches.<br /> La démarche psychanalytique est à la fois un travail sur soi et le fait de laisser sourdre ce qui surgit de cette part mystérieuse de notre psychisme. C’est aussi un lien avec une personne qui a elle-même un inconscient et qui l’analyse. Démarche et personne qui m’ont sauvé la vie, m’ont aidée dans ma vie affective, l’éducation de ma fille et mon métier. Cette personne était également psychiatre, donc médecin, et appartenait au “Quatrième Groupe”, mouvement psychanalytique né en 1969, sur les décombres parfois fertiles de mai 68 : des soignants qui n’aimaient ni les “papes” ni les dogmes.<br /> Le coût des cures est un problème. Le médecin que j’évoque a eu le culot de tenter d’introduire la psychanalyse dans l’hôpital psychiatrique où il était chef de service. Il s’est heurté au poids et à l’inertie de l’institution. Comme il a aussi travaillé en libéral, une partie de la cure était prise en compte au titre de psychothérapie par l’assurance maladie. Un nombre de gens non négligeable sauvés ainsi.<br /> Ce médecin psychanalyste a aussi fondé, avec d’autres, certaine petite structure dont j’évoque l’existence dans mon billet. Quand l’institution pèche par son inadaptation et sa lourdeur, il faut parfois trouver des interstices et essayer de les exploiter, ou bâtir des refuges à côté. Ou les deux.<br /> J’avoue ne pas savoir ce qu’il en est en Suisse.<br /> Concernant la recherche en génétique, oui, bien sûr. J’ai prévenu par prudence, parce qu’on connaît les dérives, qui font partie de l’histoire.<br /> L’inconscient n’est pas qu’individuel, il est aussi familial et collectif.<br /> Cette démarche m’a justement rendue à ma tendresse pour mes parents - et pas seulement -, parce qu’elle m’a permis de régler des conflits internes, ce qui est parfois une condition pour s’ouvrir davantage à l’autre.<br /> Les récits, journaux, etc, qui correspondent, seront sans doute un jour versés à l’APA. <br /> On veut de l’autobiographie, on en a.
Répondre
A
Merci Maëlle pour toutes ces précisions.
A
Bravo Maëlle pour ce commentaire à la fois érudit et riche, dans sa palette historique, thématique, culturelle... Et sens de la nuance. Je suis très impressionnée ! Je m'obstine néanmoins à penser que la génétique explique beaucoup, sur ce sujet dont les causes sont forcément multi-factorielles. Non pas parce que ce serait à la mode, mais par observation, quand je vois les transmissions, dans les arbres généalogiques, au gré des familles, sous des formes diverses, pas toujours identiques. Et pas seulement dans mon propre érable, ou saule pleureur... Pendant si longtemps, on a accusé les parents, l'éducation, le dit, le non-dit, les proches, toujours, faute d'explication rationnelle, justement. Ce sont des maladies si difficiles à cerner, encore aujourd'hui. À chercher des éléments déclenchants, des raisons logiques à un trouble qui vient tout perturber, le malade, et sa famille, justement, sont trop facilement considérés comme responsables. À mes yeux, l'explication par une forme plus ou moins héréditaire, mais bien sûr pas systématique, apaise, déculpabilise les pauvres parents, accusés de tout... et de son contraire. Néanmoins, vous avez raison. Surtout quand on réfléchit, comme vous, à "là où ça peut mener". Surtout, cette piste ne règle pas le problème. Personnellement, elle me convient, elle me permet de penser que comme certaines familles sont plus sensibles des os, du foie, de l'estomac, des yeux, ont des cancers ou des AVC... sans chercher des causes transmises directement par les uns et les autres, eh bien, d'autres ont des fragilités psychiques. Et attention ! La psychanalyse a fait parfois bien du mal aux vrais malades. Elle peut aider des personnes qui souffrent de névrose. Mais la psychose est une maladie, réelle... qui a besoin de la psychiatrie. Souvent... Cette dernière en est encore à ses balbutiements, et j'espère qu'elle progressera, beaucoup ! Elle a déjà fait quelques pas en avant. Connaissez-vous ce film, visible sur Youtube : "L'odyssée de la psychiatrie citoyenne" ? Je n'ai pas encore fini de le regarder, mais il me semble très intéressant : https://www.youtube.com/watch?v=hu5HA1noWpc
Répondre
A
Je viens de regarder la fin du film "L'odyssée de la psychiatrie citoyenne", et vous savez quoi ? Il a été produit par... "Grains de sel production" ! Grains de sel... Incroyable, non ?
C
Et en Suisse c'est exactement la même chose. Il manque 170'000 place d'accueil... et une séance d'une demi-heure chez un psy coûte 250 CHF... merci pour ce texte parlant !
Répondre
Mode d'emploi

Adresser votre texte (saisi en word, sans mise en page, en PJ à votre mail) à l'adresse :

apagds@proton.me

- Envoyez si possible une image (séparément du texte). Cliquez sur les images pour les ouvrir en grand
- Précisez sous quel nom d'auteur il doit être publié
- Merci de ne pas adresser de textes trop longs afin de laisser son dynamisme à la lecture. Des billets de 2000 à 4000 signes environ sont les plus adaptés à la lecture dans un blog.
L
es administrateurs du blog se réservent le droit de publier un texte trop long de façon fractionnée.


 

Archives