C’est fou !
Maëlle
En écho au texte d’Anne Poiré du 6 juillet Si besoin Nicolas Demorand et aux commentaires. Tout va si vite ? Mais tout est écho…
La souffrance psychique est un sujet trop grave pour que je ne me fende pas d’un ultime billet. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : de souffrance. Le mot ne sera jamais trop prononcé.
Elle devrait être l’affaire de tous et toutes.
La psychiatrie en France (entre autres) est sinistrée. Les psys de tous bords ne savent plus où donner de la tête. Faute de moyens suffisants, faute de reconnaissance accordée, malgré quelques déclarations publiques récentes et certains déblocages qui urgeaient : un rien devant le gouffre de besoins qui s’ouvre et s’approfondit.
Il fut un mouvement qui s’appela antipsychiatrie et qui montra comment une société fabrique ses fous. J’emploie le mot sans guillemets, car les fous sont mes amis. L’antipsychiatrie suggéra aussi le rôle de l’origine sociale dans les troubles mentaux. Elle révéla également comment l’institution elle-même induisait des effets délétères sur les sujets qu’elle traitait. Cette discipline est dès longtemps passée de mode. Elle ne donnait pas toutes les réponses, loin de là, mais posait quelques bonnes questions.
Il fut une vieille rengaine, passée de mode elle aussi, qui s’appela psychanalyse : elle posa de bonnes questions et apporta quelques réponses. La psychanalyse connut ses dérives et ses charlatans, mais pas plus que d’autres disciplines. La cure était chère, nécessitait temps et sacrifices, à la mesure peut-être de l’investissement du praticien. Mais pas toujours et pas tant que cela, quand on sait le prix de la bonne santé. Car une partie des cures pouvait être prise en charge par l’assurance maladie.
Toujours on a enfermé ou nié ce qui dérange et qui fait peur. Sous presque toutes les latitudes et bien des régimes. On est allé jusqu’à brûler les fous (sale race ! parmi d’autres), les faire crever de froid et de faim, leur ôter une partie du cerveau, les électroconvulsiver, etc. C’était il n’y a pas si longtemps et pas si loin.
Pourtant, jadis « l’idiot du village » et autres hurluberlus pas bien dans leur tête étaient intégrés, voire aidés, par la communauté.
Même le type qui se prend pour Napoléon mérite attention, à plus d’un titre. Les troubles de l’esprit entraînent ceux de l’histoire, et réciproquement. Point n’est besoin de se trouver trop petit pour éprouver sentiment de revanche, soif de pouvoir et de conquêtes, ou se livrer au culte de la personnalité. Les délires de grandeur plus ou moins identificatoires, qui poussent à la guerre, fleurissent à foison aujourd’hui.
L’Italie fut l’une des premières à fermer ses asiles et à ouvrir les portes de la ville aux fous discriminés. Aujourd’hui des multinationales tendent, dans un élan juteusement lucratif, à remplacer cette initiative triestine et à rentabiliser les lieux de soins qu’elles rachètent.
Le sacro-saint diagnostic n’a jamais connu autant de succès. Mais il faut bien nommer les maux, me dira-t-on. Certes, oui, sauf quand l’étiquetage devient une déshumanisation de plus. La stigmatisation peut commencer par les mots utilisés, scientifiques ou non. Le DSM-5 (Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, de l’Association Américaine de Psychiatrie, en anglais APA !) se porte à merveille, il croît et embellit régulièrement. La psychose maniaco-dépressive est devenue trouble bipolaire. Quel progrès !
Qu’on se demande plutôt pourquoi les diagnostics de bipolarité se multiplient de façon exponentielle ces derniers temps. Pourquoi les prescriptions de médicaments psychotropes, dont la France est un des gros consommateurs, ne sont toujours pas en baisse. Faute de temps et de personnels, parfois de compétences, on abreuve.
C’est par l’écoute attentive et la parole libérée qu’on soigne vraiment, pas en enrichissant comme jamais les laboratoires, dont les bénéfices records sont loin d’être tous investis dans la recherche et dont les produits provoquent des addictions qu’il faut ensuite combattre par des sevrages.
Les médicaments bien compris peuvent aider pourtant, des progrès ont été faits dans la diminution des effets secondaires, par exemple. Des découvertes technologiques récentes donnent aussi espoir. Mais dans certains hôpitaux psychiatriques, on a de nouveau recours à la contention : on attache les fous à leur lit. Les médicaments coûtent cher, les professionnels trop peu nombreux qui les distribuent sont débordés. Et la camisole chimique, quand elle semble s’imposer, signe elle aussi l’échec du recours à l’écoute, à la parole, et l’indigence de la structure.
Et la violence potentielle ou réelle du fou, il faut bien s’en protéger, me dira-t-on encore.
Elle doit être prise en compte et en charge. Mais la plupart des fous sont inoffensifs (c’est une statistique), ce qui ne les empêche pas de faire peur.
Pourtant, il existe çà et là des initiatives, publiques, privées ou personnelles, parfois à l’intérieur même de l’institution, qui, à contre-courant de la doxa normative, proposent un espace de soins où des patients, et des soignants au dévouement qui force le respect, partagent, pour un temps au moins, la souffrance. Ces foyers alternatifs, où l’on tente de vivre autrement la folie, demeurent trop rares, mais ils existent. Les familles éprouvées qui le désirent y sont associées.
La piste génétique est une tentation très à la mode. Elle semble régler les problèmes… Mais prudence ! On sait à quoi elle peut mener. Dans une famille, c’est souvent par l’inconscient que transitent psychose ou névrose, plus que par les gènes.
Des expériences du passé on ferait bien de s’inspirer. Cela n’exclut pas les critiques constructives de chaque apport.
Je rappelle l’existence des écrits de Freud et des différentes écoles de psychanalyse plus récentes, de Deleuze et Guattari, de Rosenham, Foucault, Laing, Basaglia, Mannoni, Castoriadis, etc. La liste n’est pas exhaustive.
J’ajoute au témoignage précieux de Demorand, le récit-enquête d’Adèle Yon, Mon vrai nom est Élisabeth (2025), qui détaille les traitements que son aïeule eut à subir.
Les musées d’art brut (comme celui de Lausanne) montrent qu’un fou peut être un artiste. La création, l’écriture, la musique, le sport, le théâtre, le jeu, la compagnie des animaux et la liberté peuvent être thérapeutiques. Cette liste-là non plus n’est pas exhaustive.
Le vol au-dessus d’un nid de coucous donne à penser, un ange à votre table (Jane Campion) aussi.
Aliéné signifie autre, étranger, étranger parfois à lui-même… Aliéner veut dire éloigner. Alien vient de vraiment trop loin. Hubris signifie démesure. À méditer.
Ce plaidoyer vibrant pour l’ouverture ne rencontrera pas que des sympathies, je le sais. Il bouscule un peu. Je n’en ai cure. Les rêves peuvent donner des idées et la folie est fleur sauvage.
Il faut imaginer le fou heureux.
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