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Grains de sel
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Blog créé par l'Association pour l'autobiographie (APA) pour accueillir les contributions au jour le jour de vos vécus, de vos expériences et de vos découvertes culturelles.
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13 juillet 2026

Chroniq’hebdo | De la liberté d’expression, de ce blog et de la légèreté

Pierre Kobel


 

Je sors d’une séance de ciné. L’abandon d’Antoine Garenq, qui raconte les onze derniers jours de Samuel Paty. Un film documentaire qui sait montrer les choses comme il faut. Je replonge dans mon journal d’octobre 2020.

 

« Lundi 19 octobre 2020

Il s’appelait Samuel Paty, il avait 47 ans. C’est ce prof qui s’est fait assassiner vendredi après-midi et dont la mort provoque de vives réactions partout.

Devrais-je m’en vouloir ? J’ai du mal à croire à la sincérité des réactions des politiques. Ils ne peuvent que prendre position, mais ce qu’ils expriment sent la démagogie, le racolage, pas l’engagement éthique, pas la volonté de combattre quoiqu’il en coûte. Chaque attentat de ce type provoque le même émoi, fait se dresser une catégorie de personnes, aujourd’hui les enseignants, donne du grain à moudre aux médias qui n’attendent que cela pour surenchérir. Quelques déclarations fracassantes sont faites, un renforcement de la législation est promis et, le temps de laisser retomber cette émotion, tout cela ne conduit à rien. Ce n’est pas dans le brouhaha des événements que se construit une attitude républicaine et démocratique, c’est dans le long temps. Un long temps qui n’existe plus. Rien n’est fait aujourd’hui pour le ménager, l’entretenir, tout se vit au plus pressé, au plus court, au plus propice, à l’indisponibilité des esprits qui fait les affaires des puissants et des possédants.

 

Jeudi 22 octobre 2020

Hier s’est déroulé à la Sorbonne un hommage solennel à Samuel Paty. Il y avait quelque chose d’intense à voir ce cercueil solitaire au milieu de la grande cour et dans les propos de Macron. Au-delà, comment puis-je croire encore à une République rassemblée, à des valeurs communes à défendre, à une véritable démocratie, à une liberté préservée ? Je voudrais y croire, je m’efforce de garder confiance, de ne pas tomber dans une dénégation totale de la nécessité de lois. Mais je ne sais plus à qui se fier parmi la gent politique d’aujourd’hui tant ils se ressemblent par bien des points. Badinter évoquait hier une possible crise politique à venir. Je ne sais à quoi il pense et pourrions-nous réinventer nos institutions sans y laisser une part de notre liberté ? »

 

Je reviens au titre du film : L’abandon, qui dit bien des choses de ce qui s’est passé de la part des autorités entre manque d’évaluation de la situation et cantonnement à des procédures à rallonge dont l’actualité récente nous a encore rappelé où elles mènent. Je pense aux réactions vives d’Anne, il y a quelques mois, pour dire son désarroi et sa colère quand, lors du procès en appel des coupables de l’assassinat de Samuel, ils se sont vus infliger des peines moins lourdes qu’en première instance. Le temps de laisser retomber l’émotion et on ménage la chèvre et le chou. C’est pratique, le tueur s’est fait descendre par la police, il peut servir de bouc émissaire pour les autres. Quant aux gamins qui ont participé à l’engrenage des faits, leur âge les préserve. Reste quelques excités religieux qu’on montre du doigt quand ils sont emblématiques de tous les radicalismes et de ce à quoi ils conduisent.

Je sais que je reviens sans cesse à la charge sur ce sujet, et encore la semaine dernière d’une certaine façon, mais qu’y puis-je ? Le fanatisme religieux ou de quelque ordre que ce soit ne peut mener qu’à la violence et l’abaissement des esprits. Les Croisés qui allaient brûler les Cathares du Midi, ceux qui partaient délivrer Jérusalem le faisaient pour l’appât du gain, mais les gens d’Église qui les accompagnaient avaient beau jeu d’exalter une foi aveugle dans l’opinion publique pour maintenir un peuple soumis par la crainte. Un peu de charité, beaucoup de menaces, des prêches sans nuances et l’affaire était dans le sac au bénéfice des puissants. La recette est la même maintenant de la part des extrémistes religieux de tous poils.

Samuel Paty est mort d’être tolérant et respectueux, d’honorer la liberté d’expression et la laïcité. Mes jours sont faits de beaucoup plus de doutes que de convictions, mais je refuserai toujours d’avoir peur des mots et de ne pas les utiliser pour tenter de rendre le monde meilleur comme il le souhaitait.

*

Sur ce, j’espère ne pas vous avoir importunés et pour revenir à de plus heureux propos, merci à tous ceux d’entre vous qui permettent à ce blog d’afficher plus de 1670 contributions de plus de 80 auteur(e)s depuis ses débuts.

*

Et pour terminer, je rejoins les mots de ce poème de mon amie Françoise Ascal :

 

Légèreté, légèreté, je t’appelle
Je te donne en secret un nom d’oiseau
Je te nourrirai dans ma paume avec le meilleur de moi-même
J’abandonnerai mes lourds vêtements
je te laisserai rompre du bec les attaches usées mais tenaces
les dépouilles mortes qui encombrent le champ du ciel
J’aurai pour toi le bleu soyeux des étangs du désir
J’attiserai le feu qui consume
Je brûlerai les oripeaux pendus à mon cœur,
viandes flasques pourvoyeuses de pourriture
sang sale virant au noir
attirant mouches et vers voraces.

Légèreté légèreté
Je chanterai pour toi un air soufi jamais entendu
J’inventerai dans ma gorge une coulée de miel né des roseaux
un souffle sûr
porteur de messages clairs
un souffle vaste autant que ferme
sur lequel nous embarquerons
et tu m’enseigneras l’art et le savoir-ailé
Le pur-ici sans poids
la transparence cachée sous tes paupières
au centre de ton iris
de mésange de rouge-gorge de libellule de grenouille de lézard couleuvre vairon cétoine abeille grillon vanesse chat lapin chien folâtre
de ton iris de nouveau-né
un instant surpris
dans l’enchantement dérobé
du monde.

In Issues, © Apogée, 2006

****

« Mais pourquoi je vous raconte tout ça ? » (ELC)


 

Commentaires
K
J'ai oublié cette anecdote pour illustrer ce que je disais. Mon mari a commencé par être prof de français dans un collège et il faisait étudier "le Journal d'Anne Franck". Un jour une mère d'élève est venue lui dire qu'elle trouvait ce livre inadapté pour des enfants. Mon mari lui a répondu par une question ; "est-ce que je vous demande combien de poireaux vous mettez dans votre soupe ?" Sa phrase a fait le tour du collège, il a eu une paix royale toute l'année.
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K
Bonsoir Pierre. Je suis entièrement d'accord avec tout ce que tu dis au sujet de Samuel Paty, notamment, une de tes dernières phrases :"Samuel Paty est mort d’être tolérant et respectueux, d’honorer la liberté d’expression et la laïcité."<br /> Perso, je sais, je suis ch...te, j'aurais rajouté quelque chose sur l'école actuelle. Les enseignants n'y sont plus du tout respectés, les parents d'élèves se croient du même niveau et se permettent de les reprendre autant sur leur conduite que sur leur enseignement. Je trouve ça particulièrement choquant et les différents ministre de l'EN n'y ont rien fait. Les enseignants sont devenus de plus en plus taillables et corvéables à merci et si mal payé qu'il y a de moins en moins de candidats. Tant que leur métier ne sera pas révisé pour que le respect revienne dans les établissements, et que la laîcité ne soit pas qu'un mot dont le sens est devenu inconnu par pas mal de personnes, j'ai bien peur qu'il y ait d'autres Samuel.<br /> A plus
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A
Terrible film, n'est-ce pas, Pierre ? Nécessaire. On en sort. On n'en sort pas. On ne s'en sort pas. Et on s'interroge... Insoutenable lourdeur du monde, parfois ! On connaît la fin. On sait que l'on ne va pas y échapper. On croit savoir. Je n'oublierai pas le silence, après ces minutes en douloureuse apnée. C'est déjà, un peu, lutter contre l'abandon, que d'aller voir ce film à la fois factuel et qui se veut, je crois, fédérateur, réparateur, même. Nécessaire, vraiment.
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