Mon 6 décembre 1988 (1)
Malcolm
« Vivre dans le cœur de ceux
que nous laissons derrière nous,
ce n’est pas mourir. »
(Jonathan Swift)
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Cela faisait moins d’un mois que j’étais arrivé à N’Djamena. 24 jours précisément… Après le Rwanda, la signature de mon nouveau contrat sur un projet au Tchad avait beaucoup tardé et ma famille était restée en France. Les enfants étaient scolarisés à Nantes.
Pour rejoindre la capitale tchadienne, je devais initialement prendre le vol UTA du jeudi 10 novembre et, dans cette perspective, j’étais arrivé la veille chez les Woodall à Crespières, car c’est Richard, mon beau-frère, qui devait me conduire à l’aéroport. Maman était venue aussi chez eux, pour me dire au revoir. Maman n’exprimait jamais beaucoup ses émotions et au moment du départ, comme tous les ans depuis que je travaillais et vivais en Afrique, au cours de nos embrassades d’usage, il lui fallait toujours ajouter à ses souhaits ordinaires de bon voyage et bon séjour un « je ne sais pas si on se reverra, mon grand… », à caractère un peu machinal et incantatoire, auquel je répondais tout aussi machinalement « oh ! Maman, s’il te plaît… ». Maman faisait simplement allusion à son âge (là, elle n’avait pourtant « que » 74 ans) et au poids toujours croissant des ans que ma lointaine expatriation et mes voyages annuels venaient lui rappeler avec une trop grande fréquence et régularité, selon son point de vue, tandis que moi qui n’ai jamais raffolé de l’avion (c’est un euphémisme…), j’y voyais surtout mon risque personnel (infinitésimal, mais non nul 1) de tirer bêtement ma révérence dans un crash aérien !
À l’époque, nous n’étions pas prévenus par mail ou par SMS du retard ou de l’annulation d’un vol et ce n’est qu’en arrivant à Roissy CDG que j’ai découvert que c’était le cas de mon vol pour N’Djamena. Je suis donc revenu à Crespières avec Richard, à la grande surprise de tout le monde évidemment (encore une fois, dans ce monde que les jeunes de moins de trente ans n’ont pas connu, il n’y avait pas de téléphone portable, mais seulement ce qu’on appelait des « cabines téléphoniques », qu’il fallait trouver si l’on avait à prévenir les siens ou ses amis d’éventuels changements de programme…).
Mon vol avait été retardé de 48 h et reporté au samedi suivant, le 12 novembre.
Pour ce second départ, Maman et moi nous sommes à nouveau embrassés. À nouveau sans véritable effusion. Le rituel s’est toutefois encore imposé :
Maman : « Je ne sais pas si… ».
Moi : « Oh, Maman… »
Mais cette fois je remarque que ses beaux yeux bleus sont plutôt brillants, et même carrément humides…
Car, aussi incroyable que ça puisse paraître, et à l’exception d’une seule et unique autre fois (je ne dirai pas laquelle ici), je n’ai personnellement pas le souvenir de n’avoir jamais vu pleurer Maman. Pourtant, elle en aura eu bien des occasions dans sa vie… Le faisait-elle secrètement ? En tout cas, jamais devant moi.
À moins que, d’avoir tellement fait mine de ne pas le remarquer, j’aie préféré l’effacer de mes souvenirs…
Toujours est-il que, en cette mi-novembre 1988, Maman et moi nous nous sommes dit « au revoir »… deux fois.
À N’Djamena, loin des miens, je me sens bien seul pour affronter mon nouveau quotidien, professionnel, social, familial.
Heureusement, j’y ai été accueilli chaleureusement par de très bons amis, Jean M., un ingénieur agronome connu à Kigali, et sa femme brésilienne, Leyla. Lui travaille maintenant à la DCE (Délégation de la Commission européenne). Ils m’ont offert l’hébergement chez eux, en attendant que je me trouve un logement (pas facile à N’Djamena, qui se relève à peine du conflit tchado-libyen et de la dernière guerre civile, dont la capitale conserve encore les stigmates sur de nombreux bâtiments et maisons du centre-ville).
Outre l’attention particulière dont je bénéficie de la part de Jean et Leyla, je fais aussi l’objet de multiples invitations amicales et professionnelles, à déjeuner, dîner ou prendre l’apéro, chez des collègues de travail ou de nouvelles connaissances, notamment les vétérinaires français du ministère de l’élevage et du laboratoire de Farcha (assez nombreux à l’époque). Parmi eux, Philippe C., le conseiller de « mon » ministre, et son épouse, Annie, me seront en particulier d’un grand soutien et réconfort au cours de la pénible année qui va suivre…
J’ai aussi déjà fait la connaissance au Ministère et sympathisé avec un ingénieur, Philippe D., qui, comme moi, dans ses loisirs, « gratouille ». Dans l’objectif de jouer un peu ensemble et d’explorer nos répertoires musicaux respectifs (en pleine période finger-picking), lui et sa femme, Martine, m’ont invité à dîner ce mardi 6 décembre…
Depuis mon installation chez eux, Jean et Leyla m’ont confié un double des clés de leur maison, pour faciliter mes allers et venues, et ce soir, nous étions tous de sortie, chacun de notre côté.
Le dîner terminé chez Philippe et Martine – relativement tôt dans mon souvenir –, lui et moi nous sommes installés au salon avec nos instruments pour boeuffer tranquillement, avec ce plaisir partagé de nous faire mutuellement découvrir nos morceaux préférés du moment et confronter nos (modestes !) techniques guitaristiques dans le registre commun de nos playlists personnelles.
Les « guitarophiles » le savent (autant que ceux qu’ils agacent ce faisant !) ce genre de soirée peut facilement se prolonger, jusqu’à pas d’heure… Je sais personnellement de quoi je parle !
Et pourtant…
Je ne saurais dire au bout de combien de temps cela s’est produit. Une petite heure peut-être, dans mon souvenir (forcément déformé). Très peu de temps en tout cas en considération de la longueur possible de la soirée initialement envisagée.
Assez brutalement, et incompréhensiblement, compte tenu du réel bon temps que je suis objectivement en train de prendre avec Philippe, je ne me sens « pas très bien », sans que je puisse préciser la nature de cette soudaine indisposition. Je suis comme envahi par une sorte de profonde « lassitude », qui me fait annoncer à Philippe, légèrement interloqué et déçu, que je dois m’arrêter de jouer et souhaite rentrer me coucher. Je n’en suis pas certain, mais il devait être aux environs de 21 h 30, heure pas vraiment tardive, même pour un mardi soir d’une semaine de boulot !
Je mets ça sur le compte d’un gros coup de fatigue lié au stress permanent que je subis depuis ma prise de fonction au ministère de l’élevage, et je ne peux que m’excuser platement auprès de mes hôtes.
Je rentre donc à la maison, dans un état très bizarre, surtout pressé de me mettre au lit et, si possible, de m’endormir vite…
Arrivé chez Jean et Leyla, qui ne sont pas encore rentrés, j’introduis la clé dans la serrure de la porte d’entrée, au moment même où j’entends sonner le téléphone à l’intérieur de la maison !
Je ne suis pas chez moi et j’hésite à répondre… Pourtant, je me précipite pour aller décrocher !
Allô ?
[voix d’homme] Excusez-moi… je voudrais parler à Malcolm, d’urgence.
C’est moi…
C’est toi, Malcolm ? C’est Richard…
…
Il me faut quelques petites secondes pour réaliser qu’il s’agit de mon beau-frère.
Il poursuit :
Malcolm, il faut que tu sois fort…
Petite phrase qui résonne encore dans ma tête aujourd’hui…
En quelques infimes secondes de plus, je comprends que, si mon beau-frère m’appelle à N’Djamena depuis la France, vers 22 h, un mardi soir, c’est qu’il se passe quelque chose de grave. Et même sûrement très grave. Mon cœur se met à cogner dans ma poitrine et mes jambes à trembler. J’ai juste très peur, une peur horrible de ce que je vais sûrement devoir entendre me dire… Et moi, j’imagine alors le pire. Et le pire que Richard pourrait m’annoncer à moi, là à cet instant, c’est…
C’est qu’il soit arrivé quelque chose à un de mes enfants ! L’inacceptable, l’insupportable, par-dessus tout. Oui, c’est ça, il a dû arriver quelque chose à un de mes petits ! Non, ce n’est pas possible…
Je suis sur le point de m’effondrer. Mes jambes ne me portent plus.
Malcolm ?... Ta Maman est partie.
Comment ?
… ta Maman nous a quittés, Malcolm. Aujourd’hui…
Et Richard me parle, m’explique qu’il est chargé par la famille d’annoncer à tout le monde le décès de notre mère, dans quelles circonstances elle s’en est allée, etc.
Moi, je l’écoute et – comment comprendre ce qui se passe à ce moment-là dans ma tête ? – au lieu de m’effondrer, pour de bon, à l’annonce qu’il me fait de la disparition de celle qui m’a mis au monde, j’éprouve alors comme un étrange soulagement !
« Alors… ce n’est pas mon enfant ? C’est ma mère ?… C’est ma mère ! ».
Certes, le soulagement durera peu. Juste quelques instants. Mais je n’oublierai jamais ce curieux « choix », fugace, mais terrible, de mon cerveau, mon inconscient, mon subconscient – et cette sorte de honte qui lui reste associée dans mon souvenir – qui, pour me (se ?) soulager, m’aura fait « préférer » (à celle d’un enfant), et surtout accepter aussi « facilement », la disparition d’une mère…
[à suivre]
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L’attentat contre le DC10 d’UTA moins d’un an plus tard (vol UT-772 N’Djamena-Paris, le 19 septembre 1989, dans lequel un de mes amis allait partir « en lumière »), allait me conforter péniblement dans mon appréciation…