Canalblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Grains de sel
Grains de sel
Grains de sel

Blog créé par l'Association pour l'autobiographie (APA) pour accueillir les contributions au jour le jour de vos vécus, de vos expériences et de vos découvertes culturelles.
Voir le profil de apagds sur le portail Canalblog

Newsletter
Commentaires récents
24 août 2026

Chroniq’hebdo | De Georges Perec, du journal personnel et des femmes afghanes

Pierre Kobel

 

Un matin, je reste interloqué devant la couverture d’un livre. C’est celle de la première édition de W un souvenir d’enfance de Georges Perec dont je suis en train de lire la biographie établie par David Bellos. Perec, il m’accompagne depuis cinquante ans quand j’ai lu Les Choses, plus encore avec La vie mode d’emploi. Et tous ses autres titres qui forment un œuvre d’une telle richesse qu’elle est incontournable. Parfois je m’y perds et ma culture ne va pas aussi loin que la sienne pour que je comprenne toutes les arcanes mathématiques, lexicographiques, sémantiques d’une écriture qui ne cesse d’osciller entre masques et dévoilements. Il me heurte quand il dit à un ami avec qui il travaille à un scénario : « Les sentiments, tu les mettras après. » Mais je sais ce que cela veut dire, je sais combien il a lui-même caché de sentiments derrière des jeux d’écriture voués à combler les failles et les absences d’une existence déchirée dès l’enfance.

Georges Perec s’est toujours arrangé avec la mémoire, n’hésitant pas à la distordre pour la réaccorder à son récit et aux balises de dates, de lieux qu’il veut y insérer. Mais à regarder ce W typographique plaqué sur la photo du 24 rue Vilin où sa mère avait son salon de coiffure, je me suis demandé pourquoi cette photo m’impactait si fortement ? C’est comme si elle symbolisait l’impossibilité d’entrer là où je veux, la force brutale de l’oppression. À quoi tout cela correspond- il en moi ? À quel interdit que je voudrais voir disparaître ? C’est l’image de ces portes fermées que je ne supporte pas. Toujours quand je photographie des portes, des fenêtres fermées, c’est comme un point d’interrogation pour savoir ce qu’elles cachent, ce qu’elles recèlent. Mais ce que je préfère, c’est photographier l’ouverture des portes et des fenêtres sur l’extérieur. L’ouverture au monde.

*

Je déjeune un midi avec une amie qui se reconnaîtra. Nous échangeons à propos des journaux que nous tenons chacun. Elle me dit qu’elle n’envisage pas de conserver le sien quand je souhaite à terme confier le mien à l’APA. Si respectable que soit la décision de chacun, j’ai du mal à entendre un tel choix. Non pas que je tienne mes écrits pour une production exceptionnelle, loin s’en faut !, mais je ne saurais plus m’en passer. Je retrouve quelques extraits qui évoquent ce sujet :

 

« Ce journal deviendra toute ma pensée, le reflet de ses changements continuels. Quand donc mon esprit obscur atteindra-t-il la stabilité ? Une chose qui lui reste toujours c'est l'Espoir et il me quitte rarement, fidèle compagnon de mes bonheurs et de mes infortunes.

Ce soir j'ai eu une joie, c'est que je parviens à fixer sur le papier les réflexions rapides qui passent dans ma tête et dont la vitesse est souvent telle que je n'ai plus le temps d'en laisser qu'une phrase frileuse et pleine de vagues généralités.

(Journal – 10/02/1970)

Heureusement que ce journal existe. C’est le lieu, lorsque plus rien d’autre ne va, où je trouve encore un peu le sentiment d’exister.

(Journal – 1/06/1996)

Ce doit être un instrument de réflexion, de distance par rapport à soi qui permet non seulement de mieux se comprendre mais aussi de mieux comprendre autrui et le monde extérieur.

(Journal – 22/01/2001)

Je m’insurge toujours contre ceux qui voient dans la tenue d’un journal un exercice de narcissisme. Non, c’est juste une mise à distance de sa propre existence. La nécessité d’un regard pour comprendre, pour supporter, pour avancer.

(Journal – 11/07/2016)

[…] je me suis demandé quel intérêt a ce journal, autre que de rappeler des faits, de les situer dans le temps, de montrer leur implication sur nos existences. Le point de vue que j’exprime sur moi est aussi incomplet et subjectif que celui qu’autrui a de moi. Il n’est pas plus vrai. J’espère seulement qu’il est honnête. »

(Journal – 25/04/2023)

     C’est cela, aucune prétention, aucune importance personnelle, mais le souci de mieux se connaître pour mieux vivre avec les autres et être honnête. Peu importe la vérité, celle des faits, celle de la pensée qui sera toujours relative, n’en déplaise aux majorités qui n’en possèdent pas plus que les individus. Nous écrivons pour exister et parce que nous existons, nous devons transmettre cette expérience, en toute modestie.

*

Je lis dans Le Monde une série d’articles d’Annick Cojean, qui donne la parole aux femmes afghanes. L’horreur ! Comment peut-on encore espérer dans leur situation ? En 2011 aux débuts de La Pierre et le Sel, je consacrais un article, Nadia Anjuman, le danger de l'écriture à cette jeune poétesse, morte en 2005 sous les coups de son mari parce qu’elle écrivait de la poésie. Rien n’a changé et c’est de pire en pire.

C’est l’horreur que vivent ces femmes tant ce que les Talibans leur infligent légalement et concrètement ressemble à un « apartheid de genre » comme le définit Richard Bennett, un responsable des Nations Unies. À lire ces récits, ces témoignages, je suis révulsé. Non seulement je le suis pour les femmes elles-mêmes, mais je le suis aussi du fait de la honte que j’éprouve à appartenir au même sexe que ces hommes bourreaux si peu humains. Je voudrais pouvoir d’un claquement de mots renvoyer ces rebuts d’humanité que sont les Talibans à la honte d’exister. Honte aussi que nos politiques se réfugient derrière les méandres de la géopolitique pour ne rien faire contre cet inimaginable.

****

« Mais pourquoi je vous raconte tout ça ? » ( ELC )

 

Internet

Commentaires
M
Merci, Anne, de cet élogieux bulletin trimestriel ! L’élève Maëlle va pouvoir partir en vacances l’esprit, le cœur et le pied légers… Bonne rentrée à toutes et tous !
Répondre
M
Perec m’accompagne depuis longtemps aussi. Pour moi c’est, porté à un point d’extrême subtilité, l’art inépuisable de la passerelle : entre tant d’univers qu’il serait vain d’essayer d’en faire la liste, mon préféré restant le jeu du jet du je, et ce, dans tous les sens ! J’espère que tu convaincras tous ceux qui ne le connaîtraient pas encore de le lire.
Répondre
M
Par la lucarne en tissu grillagé du tchadri qui masque le visage, l’Afghane engeôlée peut entrevoir, avec un peu d’imagination, le mur d’en face !… Quant à l’insigne honneur d’être massacrée par un époux pour avoir osé broder des mots, il vaut celui de brûler sur le bûcher du mari mort, pratique indienne désormais très rare et punie (!). Le fanatisme religieux, l’oppression des femmes, la masculinité délirante et le patriarcat triomphant font partie des plaies d’un monde régressif…<br /> De beaux poèmes d’autres poétesses aussi dans “Le Cri des femmes afghanes”, l’anthologie de Leili Anvar et merci, Pierre, d’avoir indiqué le lien vers ton article.
Répondre
A
Merci Maëlle, je suis tous vos commentaires avec le plus grand des intérêts. Érudition et analyse conjuguées font plaisir ! Je n'avais pas cliqué sur le lien proposé par Pierre : je viens grâce à vous de m'y risquer, et bien sûr, je ne le regrette pas ! Décidément, que de pépites, d'un grain de sel à l'autre... Vive ce blog, si riche ! Merci à chacun d'entre vous pour vos contributions...
M
Tout à fait d’accord avec les fonctions que tu attribues, Pierre, au journal intime. “Narcissisme”, comme “hystérique”, “hubris”, etc, sont des termes aujourd’hui détournés et galvaudés : les narcissiques (surtout les pervers !) grouillent évidemment à tous les coins de rue, les femmes qui s’énervent un peu sont bien sûr des hystériques, et les hommes politiques qui ne font preuve que d’hubris se multiplient sur les ondes comme des petits pains…<br /> Le narcissisme est constitutif de la personnalité et nécessaire à l’équilibre psychique. C’est lorsqu’il devient envahissant, exclusif et excessif qu’il pose problème. De constructif et structurant qu’il était au départ, le voilà caricatural, sclérosant, et finalement destructeur.<br /> Dans le mythe, le beau Narcisse ne peut plus se détacher de la fascination exercée par son propre reflet dans l’eau et meurt de dépérissement.<br /> Par bonheur, l’écriture de soi (quelles que soient ses formes) n’implique pas obligatoirement la boursouflure du moi…<br /> Montaigne, par exemple, écrivant :“Je suis moi-même la matière de mon livre”, nous a légué, avec ses Essais, une philosophie universelle.
Répondre
C
Merci Pierre pour cette chronique nourrie. Je suis allée voir un peu du côté de l'ONU (Perec est en bonne place dans ma bibliothèque même si j'avoue n'avoir pas encore pris le temps de le lire complètement) et c'est effectivement atroce. Nous avons longuement débattu sur le sujet à table avec JP. Je n'arrive pas à comprendre comment les hommes qui érigent ces lois ne se rendent pas compte de ce dont ils se privent à long terme et comme ils se tirent une balle dans le pied. J'ose espérer que TOUS les hommes afghans ne sont pas maltraitants, qu'il en reste pour comprendre qu'ils sont manipulés et pour être capables d'AIMER leurs femmes et de survivre en marge de ces horreurs et enfin, pourquoi nous mets-on le doigt actuellement là-dessus ? qu'est-ce que ça cache ? D'habitude tout le monde s'en fout. Il n'y a pas si longtemps on s'est servi de la maltraitance des femmes iraniennes pour déclencher une guerre de ressources (une de plus) alors je me pose des questions. Malheureusement nous finirons par avoir des réponses. Tous ces gens qui souffrent, femmes et hommes, cela devient insupportable. Où est passé l'AMOUR ???
Répondre
K
L'amour du prochain n'est pas prôné dans toutes les religions et dans certaines, prochain n'a pas de féminin<br /> Jean 13 : 34-35<br /> 34 Je vous donne un commandement nouveau : Aimez-vous les uns les autres; comme je vous ai aimés, vous aussi, aimez-vous les uns les autres. 35 A ceci tous connaîtront que vous êtes mes disciples, si vous avez de l'amour les uns pour les autres.
M
Merci Pierre pour tes chroniques qui font toujours écho à nos pensées! Celle d'aujourd'hui m'évoque ce poème écrit en 2012 et inspiré de mes photos de portes, ouvertes ou fermées, elles captent souvent mon regard....et nos précieux journaux et blogs permettent en effet de retrouver des faits et de les situer dans le temps ... <br /> <br /> Passages<br /> <br /> Les portes closes<br /> Évoquent les histoires<br /> Du présent et du passé<br /> <br /> Lieux de mémoire<br /> <br /> Elles entrouvrent <br /> Des passages<br /> Familiers <br /> <br /> Un quotidien inscrit<br /> Sur les pages d’un journal <br /> Peu à peu déroulé<br /> <br /> Parfois un arrêt sur image<br /> Pour une nouvelle <br /> Inopinée <br /> <br /> Dans l’ombre des corridors<br /> Résonnent <br /> Les vies brassées<br /> <br /> Les portes closes<br /> Abritent les secrets<br /> <br /> <br /> Un ami l'avait mis en musique et image sur ce lien https://www.youtube.com/watch?v=WPO-g6aFrdE
Répondre
K
Merci mille fois pour ce que tu a écrit au sujet des femmes afghanes. Ce qui me révulse le plus, c'est qu'on en parle très peu, parce que les femmes, c'est pas intéressant, elle peuvent bien crever. C'est l'horreur. L'ONU femmes en parle, et puis ... ?<br /> https://news.un.org/fr/story/2026/08/1159318<br /> Il y a une association à Grenoble et dans les alentours, 'ensemble pour l'Afghanistan". Et ailleurs ?<br /> La honte ce serait d'appartenir à la même religion extrémiste. Faut-il croire qu'il y a des peuples plus défendables que ces femmes puisque personne ne bouge pour les sauver ?
Répondre
M
Pour qui ne peut pas sortir : dehors dedans dedans dehors… “Dans ce trou noir ou lumineux, vit la vie, rêve la vie, souffre la vie » (Baudelaire, “Les fenêtres”, in Le Spleen de Paris). Elles inspirent les poètes, les peintres, … : liste sans fin !
Répondre
Mode d'emploi

Adresser votre texte (saisi en word, sans mise en page, en PJ à votre mail) à l'adresse :

apagds@proton.me

- Envoyez si possible une image (séparément du texte). Cliquez sur les images pour les ouvrir en grand
- Précisez sous quel nom d'auteur il doit être publié
- Merci de ne pas adresser de textes trop longs afin de laisser son dynamisme à la lecture. Des billets de 2000 à 4000 signes environ sont les plus adaptés à la lecture dans un blog.
L
es administrateurs du blog se réservent le droit de publier un texte trop long de façon fractionnée.


 

Archives