Chroniq’hebdo | De Georges Perec, du journal personnel et des femmes afghanes
Pierre Kobel
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Un matin, je reste interloqué devant la couverture d’un livre. C’est celle de la première édition de W un souvenir d’enfance de Georges Perec dont je suis en train de lire la biographie établie par David Bellos. Perec, il m’accompagne depuis cinquante ans quand j’ai lu Les Choses, plus encore avec La vie mode d’emploi. Et tous ses autres titres qui forment un œuvre d’une telle richesse qu’elle est incontournable. Parfois je m’y perds et ma culture ne va pas aussi loin que la sienne pour que je comprenne toutes les arcanes mathématiques, lexicographiques, sémantiques d’une écriture qui ne cesse d’osciller entre masques et dévoilements. Il me heurte quand il dit à un ami avec qui il travaille à un scénario : « Les sentiments, tu les mettras après. » Mais je sais ce que cela veut dire, je sais combien il a lui-même caché de sentiments derrière des jeux d’écriture voués à combler les failles et les absences d’une existence déchirée dès l’enfance.
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Georges Perec s’est toujours arrangé avec la mémoire, n’hésitant pas à la distordre pour la réaccorder à son récit et aux balises de dates, de lieux qu’il veut y insérer. Mais à regarder ce W typographique plaqué sur la photo du 24 rue Vilin où sa mère avait son salon de coiffure, je me suis demandé pourquoi cette photo m’impactait si fortement ? C’est comme si elle symbolisait l’impossibilité d’entrer là où je veux, la force brutale de l’oppression. À quoi tout cela correspond- il en moi ? À quel interdit que je voudrais voir disparaître ? C’est l’image de ces portes fermées que je ne supporte pas. Toujours quand je photographie des portes, des fenêtres fermées, c’est comme un point d’interrogation pour savoir ce qu’elles cachent, ce qu’elles recèlent. Mais ce que je préfère, c’est photographier l’ouverture des portes et des fenêtres sur l’extérieur. L’ouverture au monde.
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Je déjeune un midi avec une amie qui se reconnaîtra. Nous échangeons à propos des journaux que nous tenons chacun. Elle me dit qu’elle n’envisage pas de conserver le sien quand je souhaite à terme confier le mien à l’APA. Si respectable que soit la décision de chacun, j’ai du mal à entendre un tel choix. Non pas que je tienne mes écrits pour une production exceptionnelle, loin s’en faut !, mais je ne saurais plus m’en passer. Je retrouve quelques extraits qui évoquent ce sujet :
« Ce journal deviendra toute ma pensée, le reflet de ses changements continuels. Quand donc mon esprit obscur atteindra-t-il la stabilité ? Une chose qui lui reste toujours c'est l'Espoir et il me quitte rarement, fidèle compagnon de mes bonheurs et de mes infortunes.
Ce soir j'ai eu une joie, c'est que je parviens à fixer sur le papier les réflexions rapides qui passent dans ma tête et dont la vitesse est souvent telle que je n'ai plus le temps d'en laisser qu'une phrase frileuse et pleine de vagues généralités.
(Journal – 10/02/1970)
Heureusement que ce journal existe. C’est le lieu, lorsque plus rien d’autre ne va, où je trouve encore un peu le sentiment d’exister.
(Journal – 1/06/1996)
Ce doit être un instrument de réflexion, de distance par rapport à soi qui permet non seulement de mieux se comprendre mais aussi de mieux comprendre autrui et le monde extérieur.
(Journal – 22/01/2001)
Je m’insurge toujours contre ceux qui voient dans la tenue d’un journal un exercice de narcissisme. Non, c’est juste une mise à distance de sa propre existence. La nécessité d’un regard pour comprendre, pour supporter, pour avancer.
(Journal – 11/07/2016)
[…] je me suis demandé quel intérêt a ce journal, autre que de rappeler des faits, de les situer dans le temps, de montrer leur implication sur nos existences. Le point de vue que j’exprime sur moi est aussi incomplet et subjectif que celui qu’autrui a de moi. Il n’est pas plus vrai. J’espère seulement qu’il est honnête. »
(Journal – 25/04/2023)
C’est cela, aucune prétention, aucune importance personnelle, mais le souci de mieux se connaître pour mieux vivre avec les autres et être honnête. Peu importe la vérité, celle des faits, celle de la pensée qui sera toujours relative, n’en déplaise aux majorités qui n’en possèdent pas plus que les individus. Nous écrivons pour exister et parce que nous existons, nous devons transmettre cette expérience, en toute modestie.
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Je lis dans Le Monde une série d’articles d’Annick Cojean, qui donne la parole aux femmes afghanes. L’horreur ! Comment peut-on encore espérer dans leur situation ? En 2011 aux débuts de La Pierre et le Sel, je consacrais un article, Nadia Anjuman, le danger de l'écriture à cette jeune poétesse, morte en 2005 sous les coups de son mari parce qu’elle écrivait de la poésie. Rien n’a changé et c’est de pire en pire.
C’est l’horreur que vivent ces femmes tant ce que les Talibans leur infligent légalement et concrètement ressemble à un « apartheid de genre » comme le définit Richard Bennett, un responsable des Nations Unies. À lire ces récits, ces témoignages, je suis révulsé. Non seulement je le suis pour les femmes elles-mêmes, mais je le suis aussi du fait de la honte que j’éprouve à appartenir au même sexe que ces hommes bourreaux si peu humains. Je voudrais pouvoir d’un claquement de mots renvoyer ces rebuts d’humanité que sont les Talibans à la honte d’exister. Honte aussi que nos politiques se réfugient derrière les méandres de la géopolitique pour ne rien faire contre cet inimaginable.
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« Mais pourquoi je vous raconte tout ça ? » ( ELC )
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La Pierre et le Sel | Nadia Anjuman, le danger de l’écriture