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Grains de sel
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10 août 2026

Chroniq’hebdo | De la nature, d’une BD, du passé et de mon clocher

Pierre Kobel

 

De la même façon que certains sportifs parviennent à ralentir leur rythme cardiaque pour pouvoir soutenir un long effort, quand je suis à la campagne, je ressens un ralentissement de mon esprit qui se met à un diapason plus calme que durant la vie citadine. Cela me permet d’occuper paisiblement mes journées et de lire et d’écrire sans le stress des tâches autres qui m’empêchent de me concentrer autant que je le voudrais.

Cette semaine, dans le village qui accueille ma famille depuis cinquante ans, me ramène aux réflexions qu’imposent les incendies de l’été. Ici, pas de catastrophe de cet ordre, mais une nature et une agriculture profondément impactées par les canicules. Le tilleul emblématique de la propriété allonge ses ramures très bas à la recherche d’une eau qui ne vient pas et se débarrasse de nombre de feuilles sans attendre l’automne.

 

Le tilleul

 

L’arbre ne cache pas la maison
Il la protège et
Il l’annonce

Les murs se font légers
Fenêtres de sucre
Murs de farine

Et lui veilleur
Marqueur de l’histoire

 

Durant ces journées, j’ai lu un album d’un auteur que j’aime particulièrement : Danser avec le vent d’Emmanuel Lepage dans lequel l’auteur dessine et raconte un voyage dans les îles Kerguelen. Un carnet de voyage pour dire ces espaces du bout du monde où l’homme tente de vivre afin d’étudier faune et flore, pour les protéger quand sa seule présence amorça d’emblée une prédation. Des dessins, des aquarelles qui subliment des pages gorgées d’humanité et une leçon de vie pour dire la vie collective, ses richesses et ses contraintes.

Existe-t-il encore des terres vierges, de vraies forêts primaires ou l’homme a-t-il définitivement imprimé sa marque dans les plus petits recoins de la planète ? Quelle vanité il y a à vouloir ainsi s’approprier tout l’espace, toutes les ressources ! Ma réaction paraîtra évidente à ceux qui la partagent, mais ce qui me sidère, c’est qu’elle n’effleure pas l’ensemble des esprits. On est loin de la dignité de l’homme prônée par Montaigne : « Puisqu’il a plu à Dieu nous doter de quelque capacité de discours, afin que comme les bêtes nous ne fussions pas servilement assujettis aux lois communes, mais que nous nous y appliquassions par jugement et liberté volontaire, nous devons bien prêter un peu à la simple autorité de nature, mais non pas nous laisser tyranniquement emporter à elle : la seule raison doit avoir la conduite de nos inclinations. » Et c’est Boccace qui écrivit : « Et il comprit incontinent que la nature avait plus de force que tout son esprit. »

*

J’ai profité de ce séjour campagnard pour retourner faire des photos sur les lieux de mon enfance avec mon ami B. que je connais depuis 1960, là où mes grands-parents avaient une petite résidence secondaire. Une rencontre avec l’actuelle propriétaire des lieux m’a permis de les revoir cinquante ans après ma dernière visite. Plus de curiosité que d’émotion, comme si le temps avait fait son œuvre.

*

Je termine cette chronique deux jours après l’avoir commencée. J’ai retrouvé mon clocher, mes désordres de livres et de cahiers, mes chantiers d’écriture, mes piles à lire. Toute cette architecture matérielle et intellectuelle qui me fait avancer malgré l’âge et l’environnement inquiétant. Je ne sais ce que je laisserai, mais au moins, quand je partirai, j’aurai vécu !

****

« Mais pourquoi je vous raconte tout ça ? » (ELC)

Commentaires
M
Ton tilleul inspirant et bienveillant, Pierre, me rappelle le ginkgo bicentenaire du film “Silent Friend”, de la Hongroise Ildikó Enyedi, sorti en France en avril dernier (et en DVD le 6 août). On y voit cet ami silencieux communiquer à sa manière avec les protagonistes de trois époques qui s’entrecroisent : le début du XXème siècle, mai 68 et, de nos jours, au temps du Covid. Ce film incite à la curiosité, plaide pour l’éveil et l’attention à notre environnement et propose une expérience originale de la beauté. <br /> Tilleul qui me rappelle aussi le cerisier plus que centenaire planté par mon grand-père bien-aimé : il donne toujours d’excellentes Reverchon !<br /> Quant à Montaigne, inspiré par le poète latin Lucrèce (lui-même inspiré par Épicure), plus encore que par les Stoïciens comme on le croit d’ordinaire, il nous montre comment s’apprivoiser à soi-même, en conjurant, autant que faire se peut, la hantise de la mort, et en goûtant les plaisirs de la vie et de la nature, dans une conscience doublée par l’écriture de soi et du monde.<br /> “Pour moi donc, j’aime la vie et la cultive (…). J’accepte de bon cœur et reconnaissant ce que nature a fait pour moi, et m’en réjouis et m’en loue. On fait tort à ce grand et tout-puissant donneur de refuser son don, l’annuler et le défigurer. Tout bon, il a fait tout bon. Nature est un doux guide, mais non plus doux que prudent et juste. Je quête partout sa piste, nous l’avons confondue de traces artificielles. Pourquoi démembrons-nous en divorce un bâtiment tissu d’une si jointe et fraternelle correspondance ? Au rebours, renouons-le par mutuels services…” (Essais, III, 13)<br /> Ma gratitude, pour nous avoir permis de nous remémorer ce grand philosophe humaniste !
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K
Très intéressant. À propos des défenseurs de la nature et de la forêt, je me suis intéressée à un extraordinaire chef amérindien. « Né au début des années 30, Raoni Metuktire, cacique du peuple kayopo d’Amazonie et leader indigène brésilien mythique, » écrit Libe. Il faut le soutenir contre les déforestations pour le bois et contre les orpailleurs. <br /> Bon retour à tes occupations multiples et variées que tu auras bien le temps de continuer et de mener à bien.
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C
Et n'est-ce pas l'essentiel même de la vie : avoir vécu ! et partagé c'est encore meilleur. Merci Pierre pour toute cette nourriture intellectuelle si généreusement dispensée ! et bonne suite d'été !
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