Connaissez-vous Jacqueline Harpman ?
Bernard M.
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Moi, figurez-vous, je n’en avais jamais entendu parler. C’est une écrivaine et psychanalyste belge ( 1929-2012 ) qui, j’imagine, est plus connue dans son pays qu’en France. En tout cas c’est une amie belge qui a fait un séjour chez nous qui nous a laissé le roman Moi qui n’ai pas connu les hommes en nous conseillant sa lecture. Le livre trainait dans ma pile à lire et je l’avais emporté en Finlande, un petit livre de poche peu encombrant très pratique pour le voyage…
Son contenu pour le coup n’est pas petit ! Le roman est une dystopie glaçante, il mêle quantité de thèmes et il est fort bien écrit. Il est d’un jet. Aucun chapitrage, on suit de la première à la dernière ligne le récit de la narratrice, qui raconte avec une grande fluidité sa vie sur une soixantaine d’années.
Jeune fille, elle vit dans une vaste cage au fond d’une cave avec trente-neuf autres femmes. Des gardiens hommes leur portent la nourriture nécessaire à leur survie sans aucun contact avec elles, sans échanger de regards, ponctuant leur passage de coups de fouet pour éloigner les femmes des grilles tant qu’ils sont présents pour leur distribution. Un jour une alarme retentit. À l’instant même, les gardes s’enfuient, or c’était au moment précis où la grille était ouverte. Les femmes sortent, trouvent un escalier qu’elles grimpent, elles aboutissent à l’air libre, dans une vaste plaine désertique sur laquelle ne poussent que quelques rares buissons. Elles se mettent en route au hasard, elles vont cheminer ainsi pendant une vingtaine d’années, allant de guérite en guérite, ces points de sortie des caves similaires à celui qu’elles-mêmes ont emprunté. À chaque fois elles prennent les provisions qu’elles trouvent dans les chambres froides, mais aucune autre cage n’était ouverte au moment de l’alarme et elles ne trouvent donc partout que des cadavres. La narratrice n’a aucun souvenir de la vie d’avant l’enfermement et ce sont les autres femmes qui, peu à peu l’informeront sur ce qu’était la vie d’avant, ses difficultés, ses joies, ce sont elles qui l’éduqueront et lui apprendront à lire. Mais elles-mêmes n’ont pas idée de la catastrophe qui a rompu leur monde. Sortes de robinsons du désert, les femmes s’établissent, créent un village, des relations amoureuses se nouent entre certaines, de nouvelles expéditions sont décidées pour tenter de trouver d’autres humains. En vain. Les années passent. Peu à peu des femmes meurent, la troupe se clairsème. Jusqu’à ce que la narratrice se retrouve seule. Elle continue ses explorations de plus en plus lointaines, portée par une espérance qui cependant, s’amenuise au fil du temps. Elle finit par tomber sur un tumulus sous lequel elle découvre une maison confortable, riche de livres, de films et d’enregistrements musicaux. Elle y vivra vingt ans, se nourrissant des grandes réserves de nourriture trouvées sur place ou récupérées lors de diverses expéditions extérieures, s’y nourrissant aussi de toute la culture du monde piochée dans l’imposante bibliothèque trouvée sur place. Questionner, réfléchir, essayer de comprendre est ce qui la porte, mais nulle réponse ne lui apparait. Que s’est-il passé ? Quelle a donc été la catastrophe dont est sorti ce monde inhumain ? Est-on même encore sur la terre ou est-on sur une autre planète ? La configuration du ciel nocturne ne permet pas d’en décider avec certitude…
La maladie l’atteint à son tour. Elle termine son récit, laissant ses feuillets bien visibles dans l’espoir qu’un jour quelqu’un, peut-être, vienne et le trouve. « Tant que les feuilles couvertes de mon écriture resteront sur cette table, je pourrai devenir une réalité dans un esprit. ». Mais elle n’y croit pas, il ne viendra sans doute personne et « tout s’effacera, les soleils s’éteindront et je disparaitrai comme l’univers ».
Ce livre a été écrit en 1995. Il a connu un regain de popularité au temps du Covid, comme lors de l’élection de Trump, car certains de ses thèmes pouvaient faire écho à la situation. ( Comme ceux d’ailleurs de La Servante écarlate de Margaret Atwood, auquel il est parfois comparé ). Son autrice, juive belge qui a perdu une partie de sa famille dans l’holocauste, a donné à la dictature qui règne sur les caves quelques traits du nazisme. Mais au-delà, c’est une puissante fable métaphysique, chargée de bien d’autres interrogations, sur la vie, sur la mort, sur la sororité et la domination masculine, sur la solitude, sur la transmission, sur ce qu’est être humain…
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